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http://yspaddaden.files.wordpress.com/2010/03/6.jpgExit le thriller, genre souvent décevant, et retour au polar avec Le loup dans la bergerie de Gunar staalesen, un auteur norvégien adoubé par Moisson Noir (voir Liens). 

 

Le polar nordique est à la mode depuis l’énorme succès de Millenium mais le phénomène n'est pas véritablement nouveau : de 1965 à 1975 Per Whaloo et Maj Sojval (et leur personnage Martin  Beck; ils sont suédois et leurs livres ont été publiés dans la collection 10/18 de 85 à 87) cartonnaient aussi, quoique de manière peut-être moins massive.

 

Ces auteurs, et d'autres avec eux, égratignaient à travers leurs polars le fameux "modèle scandinave" qui avait su concilier, idéalement, capitalisme et politiques sociales.

 

Gunar Staalesen appartient à la même génération : Le loup dans la bergerie a été publié en 1977, il y a donc 33 ans.

 

La lecture de la première page, presque biblique, m’avait donné une furieuse envie d’en lire davantage : " Au commencement était le bureau et au bureau il y avait moi. Les pieds sur la table (...) A gauche il y avait une pile de factures. A droite il y avait ce que je possédais en argent liquide : dix couronnes et trente ore... "

 

Aucun doute on était dans la filiation directe de Raymond Chandler (pour moi un must absolu) avec cette « ouverture » classique où l’on découvre le détective désœuvré dans son bureau minable, attendant un hypothétique client. GS n’était pas le premier à suivre cette voie prometteuse et ça n’a pas été le dernier.


Une fois entamée pour de bon la lecture l’enthousiasme est un peu douché : cela a le goût et la couleur de l’original mais n’est-ce pas qu’un ersatz ?

 

Une fois de plus il aura fallu que j'arrive à la moitié du livre pour enfin trouver un véritable intérêt à ce que je lisais.

 

Pourtant tout était déjà en place, dès le début, à commencer par un style impeccablement chandlerien, acclimaté à la Norvège de l'époque.

Mais l'histoire ne me paraissait pas palpitante et je n'accrochais pas. En fait il a fallu que j'attende de pouvoir en lire plus que quelques pages d'affilée, dans le bus, le métro ou juste avant de m'endormir, et que je me munisse de mon outil favori, un critérium, alors j'ai enfin pu rentré dans le livre.

 

Une écriture aussi parfaite ne pouvait pas être simplement l'instrument d'un simple exercice de style. Et effectivement il y a quelque chose derrière les mots : de la matière humaine, trop humaine.

 

L'auteur situe son récit non à Oslo mais à Bergen au bord de la mer du nord. Il est d'ailleurs beaucoup plus question dans le livre de Copenhague, au Danemark, que de la capitale norvégienne. 

 

Ce matin là Veum (c'est le nom du détective privé imaginé par l'auteur) a de la chance : il reçoit un appel du célèbre avocat William Moberg qui, surprise, veut l'engager.

 

La couleur des cheveux de sa secrétaire "faisait penser aux neiges du Kilimandjaro". Elle sera la femme fatale de l'histoire mais c'est plus tard que l'on s'en rendra compte.

 

La table de travail de son patron est "si grande que l'on aurait pu y jouer au tennis". Mais il refuse le job, trop répugnant à son goût, question de principes : "Ce qu'un homme ou une femme mariée font de leur temps libre, à mon sens c'est leur affaire (...) dans la plupart des histoires d'infidélité, la faute est plutôt du côté de celui qui est trompé...".

 

Quelques jours plus tard un nouveau client se présente à son bureau. Il déclare être le frère de Margrete qui est justement (il l'a reconnait d'après une photo)...la femme de Moberg.

 

Veum empoche les cinq billets correspondant aux honoraires minimum et annonce à son nouveau client que l'affaire est résolue : sa soeur, qui a quitté depuis longtemps le giron familial sans plus donner de nouvelles, n'est autre que...voir plus haut. Mais celui qui se présente comme son frère souhaite tout de même que Veum la suive quelques jours avant de renouer le contact et de l'informer que leur père se meure.

 

Veum accepte sans savoir, même s'il aurait du s'en douter, que les ennuis ne vont pas tarder à lui tomber dessus.

 

Sous la forme entre autres du puissant, au physique comme au moral, commissaire Dankart Muss qui bien sûr n'aime pas tellement les fouineurs dans son genre.

 

Il faut dire que Margrete a été retrouvée morte, étranglée, peu de temps après que Veum soit rentré chez lui après avoir filer la dame toute la journée. C'est le premier cadavre et si on ne peut pas véritablement dire que les cadavres vont pleuvoir, il y en aura quand même, plus tard, un second, masculin celui-là, il faut bien respecter la parité ! 

 

Ces filatures l'ont conduit sur la piste d'une certaine Rigmor. Elle travaille dans un atelier de photographie et son patron est propriétaire de l'immeuble où Margrete s'est rendu à un mystérieux rendez-vous : "Si Rigmor travaillait normalement, elle finissait probablement à 15 ou 16 heures." Pourquoi cette citation à priori sans intérêt ?

Depuis quelques temps, on l'a peut-être remarqué, je m'intéresse à la durée de la journée de travail, à partir de l'idée que, contrairement à l'opinion généralement admise, la journée de travail est en France exceptionnellement longue.

En voilà encore une preuve même si bien sûr on ne sait pas à quelle heure Rigmor a commencé sa journée...disons que c'est un indice...

 

Rigmor rentre chez elle mais ressort pour se rendre dans un immeuble à la porte verte dans lequel Veum découvrira que beaucoup d'hommes pressés et discrets, séjournent pour une heure ou deux. Au rez-de-chaussée, une agence de baby-sitters qui pratique des prix prohibitifs.

 

On découvre plus tard que dans cette maison de rendez-vous se pratique aussi le traffic de drogue.

 

Parfois il arrrive que même les détectives s'arrêtent dans une cafétaria pour manger un morceau :" On m'y servit une portion de pain de poisson qui avait un goût de carton en sauce".

 

Dans un snack, poste d'observation idéal devant la porte verte, le détective pose un regard d'ancien éducateur sur la jeunesse norvégienne des années 70 : " Quatre filles, voûtées, d'une quinzaine d'années, y étaient installées. Toutes portaient des jeans, des anoraks, et des pulls à cols roulés. Toutes mâchaient du chewing-gum, la bouche en biais. Rien ne les différenciaient sinon la couleur de leurs cheveux et la taille de leurs poitrines. Elles levèrent les yeux à mon entrée mais leur intérêt s'évanouit avant que j'aie fermé la porte : j'avais plus de trente ans."  

 

L'une d'elle franchira bientôt elle aussi la porte verte. Quant à la serveuse, " Sa coupe de cheveux évoquait une foumilière abandonnée". " Une giclée de ketchup de la taille d'une mare de sang moyenne vint tenir compagnie aux frites, tandis que la femme les saupoudrait de sel comme si c'était de l'eau bénite. "

 

Inévitablement au cours de son enquête le détective finit toujours par tomber sur un gros bras, celui-là, ancien boxeur, semble être le gardien des lieux, juste derrière la porte verte : "[il] n'était pas tout à fait aussi large qu'un rouleau compresseur...La musculature de ses cuisses aurait pu supporter un éléphant...Ses cheveux coupés court avaient la couleur des vieilles crottes de souris...Je vis distinctement l'émergence d'une pensée sur son visage. Ce n'était pas une belle pensée". 

 

Gunar a vraiment le don de la description pleine de gaité : "La moquette était couleur rouille, comme si quelqu'un avait saigné, longtemps et abondamment".

Il campe un personnnage en quelques mots comme personne :"Elle mâchouillait quelque chose de rose et posa sur moi un regard de poisson crevé".

 

Encore une notation sociologique : "C'était l'une de ces zones résidentielles taillées sur mesure pour universitaires, dentistes et professions libérales au petit pied."

 

Il se fait poète à l'occasion : "Son visage était pâle et maigre, ses yeux écartés et transparents, comme si elle avait grandi dans des marais. "

 

Le moment vient où classiquement le détective se fait estourbir : " J'ouvris la porte du couloir et quittai la chambre. Je perçus trop tard le mouvement à droite de la porte. Avant que je n'aie eu le temps de me retourner, le plafond me dégringola sur la tête. Le sol s'ouvrit sur moi et je tombai à travers des ténèbres sans fin. "

 

Après cela il est temps de rendre les coups, mais face à Nounours Lund, l'ancien boxeur déjà rencontré plus haut la partie n'est pas gagnée d'avance : " Ma main me donnait l'impression d'avoir fait un voyage touristique dans une bétonneuse. " 

 

Malgré ce début difficile Veum parvient à assommer son adversaire, en s'aidant d'une porte il est vrai.

 

Auparavant il aura reçu ses premiers coups de la part d'une baby-sitter maniant le sac à mains de telle manière qu'elle pourrait s'engager illico dans les forces spéciales.


Plus tard il se rend chez Rigmor et fait la connaissance de sa petite fille : " [Elle] était pensivement perdue dans son monde de lait et de pain, toute concentrée sur son repas, comme les enfants peuvent l'être. "

 

Veum, ancien éducateur, croit savoir que les problèmes les plus graves " on les rencontrait surtout chez les enfants des familles où les parents ont tellement d'argent et d'ambitions à gérer qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper de leurs enfants. " Cela me semble un peu exagéré : dans les familles pauvres aussi on trouve des parents trop pris (parce qu'ils travaillent loin de leur domicile ou ont des horaires décalés) pour avoir le temps de bien s'occuper de leurs enfants. 

       

Veum fait parfois de curieuses comparaisons : " Les morts me dépriment toujours, comme lorsqu'on ouvre une boite d'allumettes et qu'on constate qu'elle est vide. "

 

Il est cultivé : " A travers ses lunettes, ses yeux paraissaient grands et irrités, sa bouche était de travers et amère comme s'il se disposait à régurgiter le déclin de l'Empire romain. " Il s'agit du nouveau mari de son ex femme Beate, prof d'histoire, qui lui fait la leçon parce qu'il a encore fait pleurer son ex en lui demandant de revenir avec lui.

 

Il a aussi, naturellement, beaucoup de mal à communiquer avec son fils Thomas qu'il emmène au zoo.

 

Lors de l'explication finale, la femme fatale, un derringer incrusté d'argent dans la main, " était de glace, si froide qu'on aurait pu la débiter en petits morceaux et les mettre dans un drink... "

 

Un peu comme dans un roman de détection à la Agatha Christie on a donc droit, à la fin du livre, à l'exposition des conclusions auxquelles est parvenu le détective au terme de son enquête : s'il reconstitue à peu près bien le déroulé des évênements, il se trompe néanmoins lourdement sur l'identité de celle qui tire les ficelles.

Heureusement tout est bien qui finit bien : les méchants sont arrêtés, la coupable connait une fin...fatale.

 

Vient le moment de l'épilogue : " Un froid délicat avait investi la ville, comme si l'hiver avait dressé sa première table de l'année avec de la porcelaine neuve. "

 

Son enquête terminée Veum rentre chez lui : il a rendez-vous avec...une bouteille d'aquavit.

 

Je voulais terminer en citant plusieurs incipits (début d'un texte littéraire) montrant comme ici le détective désoeuvré dans son bureau.

Ayant déjà été comme à mon habitude beaucoup trop long, je me contenterais de celui-ci, tiré de Fais pas ta rosière (1950; titre original The little sister) de Raymond Chandler : "...Il y avait cinq minutes que j'épiais la mouche bleue attendant qu'elle veuille bien se poser. Mais cela ne lui disait rien. Le tue-mouches brandi, j'étais fin prêt...C'est alors que le téléphone se mit à sonner. "

 

Oh et puis aller, encore un petit pour la route, tiré cette fois de Que d'os (1976) de Manchette, notre Chandler à nous : " Le téléphone a sonné. J'ai fais un sourire d'excuse et j'ai décroché. - Cabinet Tarpon, ai-je dit cauteleusement. - C'est vous, Tarpon, oui ? Coccioli à l'appareil. Officier de police Coccioli. Vous me remettez, oui ? ".

Tag(s) : #Polars

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