Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSVHhVaQx41lHZT6kN34-6WmznNbMaOO7PeveKXXDCNG-sUumgGOgJ'ai commencé la (re)lecture de Puces sans savoir que son auteur, Theodore Roszak, venait de s'éteindre, à l'âge 78 ans. Dans sa chronique nécrologique (Le monde du 24 juillet), Raphaëlle Leyris évoque le théoricien de la contre-culture, nourri de la lecture du philosophe freudo-marxien Herbert Marcurse, qui a su faire vivre ses idées en fiction. Elle cite La conspiration des ténèbres, un succès mondial - désormais en bonne place dans ma PAL -  et Le diable et Daniel silverman ( Le Diable et Daniel Silverman - Theodore Roszak ) mais pas son premier roman, paru en 1981.


La « contre-culture » a exercé sur moi une certaine fascination. Kerouac (écrivain "beatnik") fait partie de mes écrivains préférés. Si le communisme réel a échoué, d'une certaine façon la contre-culture, elle, a réussi, pendant un laps de temps au moins, avant que ça ne dégénère, avec Charles Manson. Ses tenants n'ont certainement pas réussi à changer la société, et encore moins la "vie", mais les grands rassemblements festifs de la jeunesse à Woodstock et ailleurs, les communautés californiennes, etc...ont constitué une parenthèse assez intéressante. Deux titres de films me viennent à l'esprit, qui, s'ils ne traitent pas directement de ce sujet l'évoquent néanmoins ; le second film de Clint Eastwood Breezy (1973) et Sauvez le tigre (1973 aussi) avec Jack Lemmon...


Mais revenons à nos moutons (électriques...). 

 

" Ce fut d'abord une bulle d'acier posée au bord du Potomac, qui s'enfla de jour en jour jusqu'à devenir l'un des plus grands dômes géodésiques du monde. "  Il s'agit du tout nouveau Centre national de gestion informatique (mot-valise formé à partir des mots "information" et "automatique" forgé en 1962 par un ingénieur de Bull, Philippe Dreyfus) que, lors de son inauguration, le président américain qualifie de "cathédrale nationale de l'informatique, étape historique dans l'éternelle quête de l'homme pour l'amélioration du gouvernement et de l'ordre social "...

   

Pour Tom Heller, son concepteur, " l'ordinateur (avait permis d'effectuer) un fantastique bond en avant dans la rationalisation des prises de décision, (et représentait) un progrès qui offrait au monde l'une de ses meilleures garanties de sécurité et de sauvegarde. "

 

Avant peu même les détracteurs de la technique informatique reconnaîtraient dans le Cerveau, non seulement un auxilaire du gouvernement mais le gouvernement lui-même, enfin libéré de tout parti pris, de toute erreur de jugement, de toute corruption.

 

Les gens sont mous et lents. Leur volonté et leur concentration se lassent vite. C'est pourquoi nous avons besoin d'une autre intelligence pour continuer, pour prendre la relève. Nous avons créé un sytème économique qui nous dépasse. Il lui faut une intelligence qui n'oublie pas, qui ne faiblit jamais, qui ne s'embrouille jamais. Des cerveaux qui ne se fatiguent jamais de penser. C'est à cela que servent les ordinateurs. 

En attendant la table qu'ils ont réservé, c'est ainsi qu'Heller explique sa nouvelle conception de la vie et de l'esprit à Kayla Breen, productrice de l'émission Merveilles à tous vents, qui veut qu'il soit, lui, la personnalité éminente du Cerveau, au centre de sa nouvelle émission.

En fait l'une ses convictions profondes est sa vision de l'obsolescence future de l'humanité.

 

Ce bel édifice se retrouve grippé quand commence à se développer, parmi le personnel du Cerveau, une curieuse forme "d'urticaire informatique".

 

"Si quelqu'un commence à parler de poux, de mauvais esprits ou de rayons cosmiques, tombez lui dessus immédiatement - ordonne Heller à Levinson, son plus proche collaborateur - Tant que quelqu'un n'aura pas attrapé un pou d'ordinateur, ils n'existent pas. "

 

Le Cerveau et MASTERNET étaient en train de devenir rapidement l'unique voie de circulation de l'information au niveau national. Heller avait toujours su qu'il y avait un risque à centraliser aussi étroitement la puissance informatique du pays; il savait aussi qu'il n'y avait pas d'autre moyen de créer la super-intelligence directrice qu'il souhaitait. Mais si MASTERNET s'effondrait, l'essentiel des services d'information de la société s'effondrerait avec lui. 

 

Et si l'affection échappait à tout contrôle pour se propager comme une véritable épidémie, érodant le moral du personnel, bouleversant le planning du centre ?

 

D'abord invisibles les mystérieuses puces se manifestent en attaquant un couple lors d'une visite du centre. Celles-ci émettent une sorte de cliquetis et sautent sur leurs "proies", leur infligeant de douloureuses morsures.

 

On parvient enfin à attraper un de ces insectes. Schiffman, un spécialiste, l'étudie. Au microscope " on aurait dit un objet modelé dans du savon ou de l'argile, ou encore un jouet. Mais la bouche s'ouvrit soudain et se referma d'un coup sec à plusieurs reprises. L'objet bougeait ; il était vivant. Sa simplicité grotesque avait quelque chose de comique, mais elle avait aussi quelque chose d'horrible, comme une mauvaise caricature qu'on aurait appelée à la vie. "

Ce truc ne se contente pas de violer les lois de la chimie organique, il viole les lois de la physique. Il n'a aucune structure atomique, pas de cellules, pas de molécules, pas d'atomes...

 

Maintenant il s'agissait véritablement d'une épidémie. Les puces étaient partout. Le Cerveau, MASTERNET, l'infrastructure électronique du gouvernement et de l'économie clopinaient, à demi paralysés. La vulnérabilité du traitement centralisé de l'information avait été indiscutablement démontrée...   

 

La presse, devant l'absence d'informations, commence à se faire agressivement soupçonneuse. Depuis le Watergate on interprétait toute ignorance et tout atermoiement des instances dirigeantes comme une tentative d'étouffement de l'affaire concernée.

      

Inévitablement, Heller est convoqué par le Président. En temps ordinaire, Heller avait aussi peu de contact que possible avec la Maison-Blanche. Il préférait traiter au second ou au troisième échelon des différentes hiérarchies washingtoniennes, par l'intermédiaire de spécialistes et de technocrates qui savaient modeler la politique par des voies subtiles et non officielles...c'étaient ces gens-là qui duraient et qui importaient ; ils pouvaient souvent faire plus par un simple mémo inter-service que tout le Congrès par la législation.

On pouvait compter sur le chef d'état-major de la Maison-Blanche, Walter Turnbull, pour faire passer l'image publique et l'assistance intéressée avant les exigences d'une politique saine...

 

Heller ne peut être reçu qu'en coup de vent par le président parce qu'il a sur les bras "ce maudit problème algérien qui le prend jour et nuit".

 

C'est manifestement Reagan la source d'inspiration de ce personnage qui chuchote à Heller : " Ce problème avec les Nigériens vous savez...".

 

A la vue des photographies de l'insecte, Heller s'est aussitôt souvenu qu'il avait déjà vu un dessin d'enfant exactement semblable laissé par une petite fille dont la classe avait visité le centre.

 

Une rapide enquête permet de retrouver la petite fille et sa mère. Entretemps il y a eu des morts. Celle-ci, par une mystérieuse logique, fait remonter l'origine des insectes aux rêves de sa fille.

 

Lors de cette visite Heller a expliqué aux enfants qu'il y avait de "vilaines puces" dans les ordinateurs...Daphnée, c'est son nom, a pris peur et de retour chez elle, a fait des cauchemars.

" C'est là qu'elle a vu les insectes - dans ces rêves ". "Nous l'avons guéri de ses peurs - affirme Jane Hecate. Qui est ce "nous" dont elle parle ? se demande Heller. Il ne le saura pas mais obtient de pouvoir revenir le lendemain pour parler à Daphné.  

 

Le lendemain, plus personne. Mais on retrouve vite la trace de Jane Hecate et de sa fille dans une propriété située en Virginie appartenant à Rite terrestre, un groupe religieux assez bizarre auquel appartient Jane...

 

Levinson de son côté à appris du ministre de la Défense, Lyman Touhy, que l'urticaire informatique sévit aussi dans plusieurs services importants du ministère de la Défense dont le NORAD.

 

Heller se rend en Virginie et Jane, qui lui affirme qu'elle ne se cache pas mais avait besoin de quelques jours pour réfléchir, apprend à Heller qu'une cérémonie curative, une sorte d'exorcisme, a été organisé pour sa fille et que depuis celle-ci ne fait plus de cauchemars.  

 

Leah, à la tête de l'Eglise pour tous les Etats-Unis, lui répète ce que lui a dit Jane : tout le monde nait avec de nombreuses aptitudes prétendument "extraordinaires", des pouvoirs qu'on pourra qualifier plus tard de "psychiques" mais l'éducation dispensée par les moyens classiques tend à étouffer ces aptitudes chez les enfants. Daphné, elle, a été conçue dans le cadre de certains rites et elle a été élevée pour être lbre, créative, ouverte...

Elle ajoute que " les peurs de Daphné sont entrés dans le monde - l'ont envahi ", l'incantation destinée à apaiser Daphné, a sans doute pris la dimension d'une projection psychique...

Parce que Daphné est un cas unique - par sa sensibilité, par son pouvoir d'imagination.

L'esprit de Daphné a peut-être aussi agi comme une loupe, concentrant, lors de émission de télévision, la peur de millions d'enfants, tous assis devant leur téléviseur et regardant ce même programme au même instant.

Cette télévision, pareille à un oeil unique partagé par des millions de personnes, rassemblant toute leur attention en un point, amplifiant ce qu'ils voient...

 

Leah propose à Heller de briser le maléfice, "si nous le pouvons...des forces dont nous ne comprenions pas la nature ont été déchainé...peut-être est-ce également ce qui se passe avec vos machines..."

 

Mais Heller ne voit pas comment il pourrait parler au ministre de la Défense de projections psychiques et de rites de guérison païens...non, il ne peut pas mentionner Rite terrestre dans une délibération officielle...

 

Lyman Touhy appartient à cette race particulière de mandarins administratifs à tout faire qui trancendent les partis politiques et survivent aux présidents...se porter candidat à une élection était indigne de lui. Il laissait aux présidents le soin de courtiser les électeurs ; ce qui l'intéressait, c'était de gouverner la nation.

Celui-ci néanmoins estime qu'il y a des raisons de craindre un effondrement total des systèmes de traitement de l'information - le corps politique est atteint d'une maladie des centres nerveux.

   

Levinson se demande s'il faut se réjouir de cette situation (on a appris entre-temps que l'Union soviétique et l'Europe ont été touché) ou en pleurer. Grâce à ces insectes, Armageddon va peut-être devenir impossible.  

Pour lui de toute manière "la réalité est le chaos - Pas de système, pas de cohérence, n'importe quoi...Je suis prêt à essayer n'importe quoi pour nous en débarrasser - la sorcellerie, le vaudou, l'huile de foie de morue. Qui sommes-nous, pour juger de ce qui peut sauver le monde d'un nouveau Moyen Age ?

 

Le monde est ainsi fait, à présent : interconnecté par de vastes systèmes, à la fois ingénieux et vulnérables...la planète entière est devenue une sorte d'appareil électronique...un gigantesque ordinateur. 

 

A Rite terrestre, comme prévu, une nouvelle cérémonie a lieu, toujours en l'absence de Daphné.

Tom Heller y assiste. Beata, la "prêtresse d'un rite plus ancien que le péché chrétien du blasphème" officie, complètement nue, au son d'un tambour. On a placé sur l'autel une feuille de papier, le dessin de Daphné. Beata chante une incantation à laquelle la congrégation répond en en psalmodiant Solvite copora '"Dissous le corps"...

 

De retour au cerveau Heller s'entend dire par un gardien de nuit que vers neuf heures et demie, des ordinateurs se sont mis à faire un boucan de tous les diables : " Cet espèce de cliquetis, vous savez mais vraiment fort  ".

Cela a duré une demi-heure puis tout s'est arrêté. Heller se prend à espérer. Il décide de tester l'un des ordinateurs ; la machine fonctionne normalement.

 

A deux heures du matin, Heller a vérifié tous les principaux ordinateurs du cerveau. Les insectes ont disparu. 

Mais au milieu de la nuit, alors qu'il s'est endormi sur le canapé de son bureau, il est réveillé au beau milieu d'un rêve. 

N'importe, il va en profiter pour faire la tournée du cerveau et vérifier les appareils. Mais un bourdonnement persistant le gêne.

Il ne tarde pas à comprendre que cela vient du dehors, du couloir.

Arrivé à la mezzanine surplombant le hall d'entrée, il lui apparaît vite que l'écho qui lui parvient d'en bas est le cliquetis des insectes, " amplifié à tel point que l'on aurait dit le martèlement du ressac "

 

Le Cerveau est vite submergé par " une écume grise effervescente, les insectes bondissant les uns par-dessus les autres, déferlant en une cascade impétueuse et dévorante. "

 

Tom Heller, bien que blessé, s'en sortira en se réfugiant in-extrémis dans l'abri anti-atomique mais les gardiens auront moins de chance...  

 

Dès lors il devient inévitable que le ministre de la Défense décide de prendre les choses en mains.

Lui aussi a pensé à la piste "occulte" et s'est adjoint les services du principal chercheur du projet McGill, subventionné par la Défense, un dénommé Gable.  


Celui-ci travaille avec un vieil irlandais, le père Bernard Guiness (!), un ancien prêtre quasi-aveugle qui a des dons médiumniques.

 

Cette fois plus question de protéger la fillette. Celle-ci, de même que sa mère et que son géniteur vont être séquestrés par Gable et son équipe.

 

Tom Heller, mis sur la touche, va essayer de les sortir de là mais ses armes habituelles " l'intrigue administrative, la pression bureaucratique, le jeu des influences " ne lui sont plus d'aucune utilité.

 

Cette crise l'a obligé à se remettre en question et il n'est pas non plus indifférent aux charmes de Jane...

 

Gable aura-t-il plus de succès que Rite terrestre ? Les insectes seront-ils finalement éradiqués ? ou faudra-t-il que l'Humanité renonce à la "folie informatique" et envoie à la casse tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ordinateur ? 

 

Vous le saurez...en lisant le livre (disponible en Livre de Poche).     


Ecrit bien avant l'avènement de l'informatique individuelle et d'Internet Puces s'inscrit dans un courant de la science-fiction consacré aux histoires d'ordinateurs "fous" et a surtout le grand mérite de situer sa fable non dans un lointain avenir mais dans le présent.

 

Sa peinture ironique des sphères du pouvoir (et de la télévision) lui confère en outre une dimension politique souvent absente de l'univers SF (excepté la saga des Fondations).  

Tag(s) : #Journal de lecture

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :