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Sans titre-copie-1Ancien du 11è Choc, le Colonel Sassi, élevé dans le culte du secret, a pourtant accepté, au crépuscule de sa vie, de se raconter dans ce livre à Jean-Louis Tremblais, grand reporter au Figaro Magazine. Il s'agit donc d'un livre d'entretiens.

 

D'origine corse, Jean sassi est né le 11 juin 1917 à Tunis, dans ce qui était le protectorat français de Tunisie depuis 1881. L'Empire colonial couvrait alors 12 millions de kilomètres carrés et s'étendait sur plusieurs continents : Afrique, Asie, Océanie, Amérique. " Je suis né dans cet empire et j'en suis fier ".

Aujourd'hui, dit-il, on se complait dans l'autoflagellation et le mea culpa...il faudrait au contraire exalter l'oeuvre civilisatrice de la France. Nous étions là pour aider, former, instruire, transmettre. Et cela marchait....

 

Il passe ses grandes vacances à Sartène dans le clan Sassi. Il évoque les " bandits d'honneur ", des hommes fiers et droits qui se faisaient justice eux-mêmes, selon un code ancestral puisque la République était trop faible pour faire respecter l'ordre...Il en tire une leçon : des hommes peuvent juger d'autres hommes, en l'absence de toute institution adéquate...

 

Excellent nageur il souhaite devenir sportif professionnel. Mais il lui faut partir sous les drapeaux. En 1938, il est incorporé au 116è bataillon de l'air dans les transmissions.

 

Puis la guerre arrive. " C'était le foutoir ". Très vite il n'a plus qu'une obsession : foutre le camp en Angleterre. Au printemps 1941, il débarque à Alger et ne cache pas ses sentiments gaullistes. Affecté à Négrine il prend la décision de quitter son poste et de suivre des légionnaires en Tunisie, où ils devaient faire barrage à Rommel. Il se retrouve dans les Corps francs d'Afrique. Ils reprennent Bizerte, la ville de son enfance. 

 

Le commandant Saint-Jacques est chargé par le BCRA (l'ancêtre du SDECE puis de la DGSE) de sélectionner des volontaires pour les commandos parachutistes qui devront libérer la France : " Ceux qui survivront n'auront aucun droit particulier, ni prime, ni décoration, ni gloire...".

 

Rejoindre l'Angleterre n'est pas une mince affaire mais il finit par rejoindre Londres, après une dangereuse traversée dans la Méditérranée et l'Atlantique infestés de U-Boot.

 

On a alors l'idée de généraliser et de propager la guerre insurrectionnelle, ou non conventionnelle.

Elle avait été pratiquée par les Chouans en Vendée et les Boers en Afrique du Sud mais encore jamais théorisé et formalisé.  

 

Pour cela on va créer, entre autres, des unités encore secrètes baptisées Jedburghs. Seule la crème de la crème pourra en faire partie.


Les SAS sont aussi des commandos-parachutistes d'élite, mais à vocation offensive, porté sur l'action brève et violente, agissant par section de 10, 20 ou 30 hommes...Les Jedburghs, eux, doivent agir sur un plus large spectre et un plus long terme : s'intégrer aux maquis locaux, former des combattants et les mener au combat, réaliser des actes de sabotage, collecter du renseignement, organiser et réceptionner des parachutages d'armements, de munitions ou de personnels, etc...

 

Tous les sports de combat sont enseignés: lutte, boxe, judo, close-combat, silent killing (l'art de tuer en silence avec un ou deux doigts, de briser les vertèbres, d'étouffer quelqu'un : tous les gestes interdits par les arts martiaux)...on apprend à tuer avant d'être tué.

 

Parmi les volontaires américains, certains sont devenus célèbres. William Colby a été directeur de la CIA sous Richard Nixon. Paul Aussaresses deviendra général.

 

Comme les largages se font à base altitude on saute sans ventral.

 

Le 6 juin 1944 ils apprennent que le débarquement en Normandie a eu lieu alors qu'on leur avait promis qu'ils seraient les premiers engagés...Le signal du départ tombe le 29 juin 1944.

         

Après avoir été parachutés Sassi et deux autres Jedburghs rejoignent le maquis du Vercors qui rassemble 5000 hommes. Trop de monde, trop de chefaillons, une belle pagaille. Puis ils partent dans les Alpes. Sur la route ils découvrent le " chaos indescriptible " de la Résistance. Les communistes FTP eux savent ce qu'ils veulent : récupérer l'armement en vue du grand soir. Après la libération, la révolution. 

 

Au combat, c'était n'importe quoi. Pour une guérilla c'est l'embuscade qui prime. Or, l'embuscade obéit à des règles précises : on se positionne dans l'attente du convoi ou de la patrouille. Au coup de sifflet, on crache. Dix minutes maximum, puis on décroche vers le point de ralliement, en sprintant. Ne jamais s'attarder. Surtout avec les allemands, rompus à la contre-guérilla (dans les Balkans notamment) et aux manoeuvres d'encerclement. Les FFI faisaient le contraire...

 

Sassi et ses compagnons inaugurent une guerre insurrectionnelle inconnue des Français, qui tient autant de l'action psychologique que du combat armé. Terroriser et asphyxier l'ennemi. Il ne fallait pas que les Allemands respirent, il fallait qu'ils vivent dans la trouille.

 

L'une des forces des Jeds, c'était d'être en contact radio direct et suivi avec Londres ou Alger.

 

Après la libération, Sassi est dégoûté et écoeuré. " Nous avions dirigé de vrais commandos et je voyais surgir de toutes parts des unités inconnues, avec des brassards fantaisistes et imaginaires. Entre les femmes tondues et les "résistants de fortune", j'ai compris que je n'étais pas à ma place. "

 

Revenu à Londres, il se voir confier une nouvelle mission. Il s'agit de sauter sur l'Allemagne pour libérer des prisonniers, éliminer un individu, saboter une installation ou organiser un mouvement de résistance. Mais il est sceptique. Finalement l'expédition est annulée.

 

Sassi n'a pas envie de rentrer en France : les enrichis du marché noir, les voyous qui se font passer pour FFI ou FTP, les dénonciations et l'épuration dont il a été le témoin l'ont convaincu que la France est alors un pays malade...

 

Un autre combat l'attend : en Asie le Japon n'a pas encore été vaincu.


Par ailleurs, explique-t-il, on ne peut plus compter sur les Américains : par anticolonialisme, le président Roosevelt ne souhaite pas le retour de la France en Indochine. L'OSS favorise les nationalistes indochinois, parmi lesquels Hô Chi Minh.

Les Britanniques, eux, ont une longueur d'avance en matière de guérilla irrégulière en milieu tropical.    

 

En outre, en 1945,  l'armée française c'est encore l'armée des bandes molletières, le doigt sur la couture, le tableau d'avancement, les gants blancs et la nuque raide.


Pour ce qui est d'organiser les parachutages sur l'Indochine, à partir de Calcutta, l'efficacité laisse à désirer.   

 

Avant cela à Ceylan l'entraînement, sous les ordres d'instructeurs britanniques, a été intensif.  


Mais tous les plans sont remis en cause par le coup de force japonais du 9 mars 1945...

 

Le 4 juin 1945 Sassi est finalement largué par un Liberator au dessus de la DZ (drop zone).

 

Les Méos, stupéfaits, voient un homme tomber du ciel. Sassi apprend que le Méo ne se lave presque jamais : on le lave à sa naissance, il se lave à son mariage et on le lave à sa mort.

 

C'est le début d'une invraisemblable odyssée pour le groupe Véga : trois mois de clandestinité en forêt, les Français étant le gibier, les Japonais le chasseur.

 

Quand on est à court de vivres, on ingurgite tout ce qu'on trouve : des feuilles, des herbes, des racines, des larves, des cafards, des criquets, des serpents, des sauterelles, des libellules, des tatentules ! 

 

Les parachutages sont irréguliers et incohérents. Les Méos fabriquent leurs propres armes : de longs fusils à percussion qu'on charge par le canon comme pendant les guerres napoléoniennes.

 

C'est la haine des Vietnamiens qui unit ces peuplades qui ne parlent pas le même dialecte.

 

Les deux bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki entraînent la capitulation japonaise.

l'Indochine est partagée entre les Chinois et les Anglais. L'OSS équipe et entraîne l'ossature du Viêt-minh. Hô Chi Minh est une créature des Américains.

 

Le Viêt-minh fait son apparition mi-août 1945 parce qu'Hô Chi Minh a donné l'ordre de sortir de la clandestinité et déclaré l'insurrection générale.

 

Dans cette période trouble, on demande aux maquis de ménager tout le monde : Japonais, Viêt-minh, Chinois et Américains alors que tout le monde veut leur peau. Les seuls à rester fidèles et loyaux sont les Anglais.

 

Aux abords de Napé, vers 4 heures du matin, le PC des maquisards est attaqué. On les arrose avec des pistolets-mitrailleurs et des FM.

 

Une centaine d'Annamites en pyjama noir, dirigés par des officiers japonais et, stupeur, deux Blancs en treillis clair de paras, qui coordonnent l'ensemble de la manoeuvre : des Américains !

 

Les maquisards se défendent becs et ongles et repoussent les premiers assauts. Mais il y a des pertes...Le bungalow est renforcé et transformé en petit fortin.

 

Devant des forces supérieures en nombre, la décision est prise d'évacuer le bungalow. Les maquisards survivants s'enfoncent dans la jungle du Laos. Ils se replient sur Paksane sur le Mékong à la frontière Thaïlandaise.

 

Le Tonkin et une partie de l'Annam sont sous contrôle Viêt-minh. Le 2 septembre à Hanoi, Ho Chi Monh a proclamé l'indépendance de la République démocratique du Vietnam.

 

Aux termes des accords de Potsdam, la Chine nationaliste (Kuomintang) de Tchang Kaï-chek a déployé sa 93è Division dans tout le nord du Laos.

Soutenus par les agents de l'OSS, ils cherchent à évincer les Français, et bien qu'anticommunistes (Tchang Kaï-chek lutte contre Mao en Chine !) travaillent main dans la main avec le Viêt-minh, situation paradoxale et d'une complication toute orientale...

 

A l'automne 1945, c'est le retour en France alors que le Corps expéditionnaire français vient de débarquer (en octobre 1945), avec la 2è Division blindée du général Leclerc....

 

L'épopée des Jedburghs demeure, aujourd'hui encore, largement méconnue.

 

Pour Sassi le Service Action de 1944-46 reste le prototype des forces spéciales. En novembre 1945, les guérillas autochtones avaient pu rétablir l'autorité de la République dans toutes les grandes villes du Laos.

 

Lors du retour en France, le général de Gaulle n'est plus aux commandes. Sassi et ses amis s'attendent à ce que les communistes aient pris le pouvoir et les attendent de pied ferme à Marseille...

 

En 1946, la menace d'invasion soviétique est bien réelle. On songe à parachuter des "spécialistes" en Yougolavie et en Tchécoslovaquie. Sassi veut en être. L'idée d'un retour à la vie civile l'horripile.

 

Il reçoit des offres moins honnêtes...de la pègre qui recrutent des hommes de mains...

 

Il est finalement affecté au 28è RT à Montpellier, dans les transmissions.

 

Lors d'un saut en parachute il se blesse gravement.

 

Fin 1949 il rejoint enfin le 11è Bataillon parachutiste de choc à Perpignan.

 

L'année suivante , la guerre de Corée (1950-1951) éclate entre la Corée du Sud, soutenue par les forces de l'ONU (surtout Etas-Unis, France et grande-Bretagne). 

 

Pourtant l'ennemi communiste en Europe (les chars de Staline n'avaient pas quitté l'Allemagne) est prioritaire.

Le 11è Choc fait partie du dispositif visant à le contenir.

 

L'instruction Choc est loin d'être aussi pointue qu'à MIlton Hall mais l'entraînement est proche de celui des Jeds.

Le 11è Choc est même à l'origine des "Bérets verts" (forces spéciales américaines) avec la création du Psychologic Warfare Center de Fort Bragg.

 

Puis c'est le retour en Indo. La guerre d'Indochine est extrêmement impopulaire. Des comités musclés du PCF et de la CGT, bien implanté chez le dockers et ouvriers des ports, insultaient, conspuaient ou maltraitaient les rapatriés (souvent ramenés en brancards) et les permissionnaires lorsque les navires débarquaient.

 

En pays Méo, toute l'économie repose sur la seule ressource monnayable : l'opium. Avant la Seconde Guerre mondiale, la France s'en accommodait fort bien et prélevait même des taxes sur ce produit...

 

Ils offrent parfois de curieux cadeaux, par exemple un panier plein...d'oreilles coupées...des oreilles de soldats vietnamiens bien sûr...

 

On ne fait pas la guérilla comme on fait la guerre. Dans une guérilla il faut suciter l'adhésion de la population, comprendre sa mentalité, recruter et entraîner, motiver, féliciter, récompenser.

Il faut aussi aider les populations qui manquent de tout.

 

Les Méos ne font pas de prisonniers...

 

Pour les maquis, la radio est le lien avec l'univers extérieur, le seul capable de leur procurer aide, appui et soutien.

 

Sassi dispose d'un "ventilo" (hélicoptère) pour sauver ses blessés.

Les cibles sont des convois de ravitaillement, des dépôts de munitions, stocks d'armes et de vivres échelonnés le long des pistes.

 

Puis vient le moment de porter secours à Dien Biên Phu.

 

Une avant-garde de 200 partisans se charge d'éclairer la colonne avec 24 heures d'avance, au prix de quelques opérations de nettoyage.

 

Sassi voit régulièrement passer des avions qui larguent parfois leurs bombes en pleine jungle pour s'alléger mais jamais sur l'objectif qui leur a été désigné : deux compagnies viets qui se sont enterrés. 

 

Pendant ce temps a lieu la conférence de Genève : une pantalonnade tragique, selon Sassi.

Khroutchev dans ses mémoires avoue que la "bonne volonté" des négociateurs français l'a surpris...

 

La colonne de secours arrivera trop tard...Après la chute de Dien Bien, Phu Pierre Mendes France propose de ramener les troupes françaises en deça du 17è parallèle. Cela condamne à mort toutes les populations qui ont pris les armes aux côtés des Français.

 

Le 23 mars 1955 Sassi quitte l'Indochine, le coeur gros. 

 

Les Méos et les Hmongs se mettrons ensuite au service des Américains jusqu'à leur départ, en 1975.

 

Trente ans après les Hmongs continuaient à se battre...

 

Le 1er mars 1959, Sassi est enfin affecté, après deux ans de "siège", au 27è DIA, chargé dela zone Est algérois.

 

A propos de la torture, nos adversaires, dit-il, ne s'en privaient pas. En Europe, en Orient ou au Maghreb ils en faisaient un usage immodéré. La Gestapo, les Japonais, les Viets et les fellaghas algériens...

 

La 27è DIA participe, avec des unités aéroportées et héliportées, au ratissage de la Kabylie qui s'incrivait dans le plan Challe.

Ce plan consistait à balayer l'Algérie d'est en ouest afin de détruire le corps de bataille ennemi.

 

C'est alors que la maladie le fauche. Il n'a pas d'autre choix que le rapatriement sanitaire. Puis ce sont trois années entre les blocs opératoires et les sanatoriums des Alpes.

 

En 1960 de Gaulle tend les bras au FLN et ouvre la voie à l'indépendance, alors que l'armée française est militairement victorieuse.

 

L'OAS lui propose d'intégrer la branche métropolitaine mais il en est bien incapable physiquement : immobilisé il allait passer sur le billard...

 

C'est par les journeaux qu'il suit les évênements. Certaines nouvelles l'accable : l'exode des pieds-noirs, la chasse aux Européens d'Oran, le massacre des Harkis (150 000 exécutions)...

 

C'est seulement à l'été 1963 que Sassi sort de sa convalescence. Il n'y a plus de guerre. Le 1er

janvier 1971 il est nommé colonel, six mois plus tard il prend sa retraite.

 

Il a 54 ans et est immédiatement recruté par Citroën. Une autre vie commence. 

 

En 1975, comme le Vietnam et le Cambodge, le Laos bascule dans le cauchemar communiste.

Sassi embauchera des dizaines et des dizaines de Hmongs. Les réfugiés asiatiques acceptent n'importe quel travail. Des généraux et des ambassadeurs se retrouvent OS sur les chaînes de montage !

 

 Dans le milieu des forces spéciales Jean Sassi est désormais une référence obligatoire.


On peut bien sûr ne pas partager l'idéologie et les opinions de celui qui fut malgré tout un grand soldat. 

 

Ma seule réserve, outre celle exprimée plus haut, tient au fait que la forme du livre, basée sur des entretiens, ne permet pas la même immersion que le récit.

 

A lire, tout de même, pour la qualité du témoignage.

 

 



 

 

 

   

Tag(s) : #Journal de lecture

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