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Comme souvent les premiers livres, les Nus et les Morts (1947) est un roman touffu et ambitieux dans lequel Norman Mailer a voulu mettre beaucoup de choses.

 

Devenu par la suite une icône de la gauche américaine, Mailer montre par exemple comment un jeune officier (son alter-ego ?), un intellectuel libéral (au sens américain), Robert Hearn, s'efforce d'être à la fois proche de ses hommes et s'oppose au général Cummings, commandant en chef, dont les conceptions  fascisantes le heurtent.

 

Dans Orages d’Acier Junger racontait, avec une écriture à la fois élégante et précise, son quotidien au front. Un quotidien fait de pluies d’obus et du tonnerre des bombardements.

 

Le début du livre laisse à penser que Mailer ambitionne de donner de la bataille pour la prise de l'île d’Anapopéi une vision globale, stratégique, tactique et surtout psychologique, en se plaçant aux côtés du général commandant en chef mais aussi d'un lieutenant (Hearn), d'un sergent chef, de deux sergents et de plusieurs hommes de troupe .

 

Pas au point toutefois de restituer le point de vue japonais comme on a pu le voir à l'écran dans Tora Tora Tora (Pearl Harbour) ou plus récemment dans Lettres d'Iwo Jima.

 

Mais finalement la bataille n’est-elle pas qu’un prétexte ? Car c’est bien davantage aux hommes que l’auteur s’intéresse. Des hommes que la guerre révèle à eux-mêmes, exacerbant toutes les composantes de leur être.

 

Du soldat de base au général, NM s’attache à établir la généalogie de chacun de ses personnages dans des chapitres intitulés La machine à faire le temps. Il pousse alors le perfectionnisme jusqu’à adapter son style à chacun, se transformant alors en biographe de ses propres personnages.

 

Il ne faut pas oublier que NM a participé aux combats contre les japonais dans le pacifique et que ses personnages ont existé. Sans doute a t-il changé les noms et recomposé des "figures" mais il le fait avec un réalisme et un souci du détail étonnant.

 

D’abord il s’intéresse aux soldats de base ; le livre commence comme La Ligne Rouge (James Jones) sur un bateau la nuit précédent le débarquement sur l’Ile. On y joue aux cartes, on essaye, souvent sans succès, de dormir.

 

Puis un court chapitre expose la stratégie du Général Cummings, chargé avec sa division de s’emparer de l’Ile.

 

Il s’intéresse ensuite au Sergent Martinez à travers lequel il montre que nombre de soldats américains maîtrisent mal la langue de Shakespaeare. Martinez parle petit-nègre et dans un court chapitre biographique Mailer suggère qu’il pense de la même façon. Néanmoins c’est un bon sergent très apprécié par son supérieur le sergent-chef Croft.

Son style se fait saccadé, télégraphique, pour évoquer l’enfance pauvre du petit mexicain. On pourrait presque accuser aujourd'hui Mailer de racisme même si son intention se situe bien sûr à l’opposée .

 

Il faut se souvenir que le livre a été écrit en 1947. Il y est question dans les conversations de "moricaud" et de "nègres" même s'il n’y a pas un seul homme de couleur dans la troupe. Même le sergent Brown est blanc !

 

On sait de toute façon qu’au début de la guerre les Noirs étaient jugés inaptes au combat.

 

Il s’intéresse aussi à deux juifs un peu plus âgés que leurs camarades et déjà pères de famille. L’un d’eux vient de faire l’amère expérience, même si ce n’était pas à ses frais, de l’antisémitisme de ses camarades.

 

Il braque ensuite son projecteur ou plutôt son scalpel sur le mess des officiers d’Etat-major. Ces officiers qui bénéficient de traitements de faveur par rapport à la troupe et qui ne risquent même pas leur peau au combat.

 

La traduction qui date de 1950 a beaucoup vieillie et bien des tournures de phrases et parfois même le simple vocabulaire surprennent. Exemple : « Il était quiet ». Simple traduction littérale de l’anglais « quiet » ?  " Dimanche sur la plage. C'était à peine croyable. Si l'on y ajoutait quelques parasols rayés, un contingent moyen de femmes et d'enfants, cet endroit serait indistinguible de l'une de ces plages très fermées où sa famille allait parfois prendre des bains en été ".


Ce dimanche à la plage, inutile de préciser que c'est l'apanage des gradés. Cette "séquence" rappelle la scène de surf en pleine guerre du Vietnam dans Apocalypse Now.

 

La façon qu’a eu le traducteur de rendre le parler populaire peut aussi paraître curieuse aujourd’hui.

 

Autre exemple, à propos de du sergent Martinez : "Il aimait à se considérer comme Texien." (comprendre Texan).

 

Suit le portrait du Gal Cummings vu par son aide de camp, Robert Hearn.

Le général avait dit une fois, savourant son épigramme : " la corruption est le ciment qui empêche l'armée de se disloquer."

La seule chose qui compte, pour Hearn, c'est avoir du style. C'est la seule règle à laquelle il souhaiterait obéir. Et cela aussi : "L'essentiel était de ne permettre jamais, à personne, dans aucune situation fondamentale, de violer votre intégrité".

Et pourtant le général vient de lui faire subir une "atroce humiliation" en le menaçant, s'il ne faisait pas ce qu'il attendait de lui, de la cour martiale.

 

Hearn, à propos de la psychanalyse, très populaire aux Etats-Unis dès avant guerre :

"Au diable les analystes. Si j'ai peur qu'on me la coupe ou quelque chose comme ça, je préfère ne pas le savoir. ça n'est pas une cure, c'est une humiliation, un deus ex machina. Je découvre ce qui va mal, et bang ! me voilà heureux et en route pour Chicago et faisant des gosses à la douzaine et terrorisant dix mille personnes dans l'une des usines qu'il plaira à mon père de me donner..."

 

Puis retour à Wilson, Red, Gallagher et les autres dont la section de reconnaissance déjà durement étrillée sur l'Île de Motomé et en manque d'hommes a été affecté à des tâches d’intendance, au grand dam du sergent-chef Croft, militaire rigide fasciné par sa propre violence.

 

"La pluie recommença, et il se cacha la tête sous la couverture. Son corps s'âbimait lentement dans une somnolence lasse, mais par tranches en quelque sorte, par intervalles, une partie de son être à la fois, au point que longtemps après qu'il eut cessé de penser, un segment de son cerveau continua à percevoir la crampe ou la trémulation qui s'emparaient de ses membres. Le bombardement devenait soutenu, et à un demi-mille de là une mitrailleuse faisait feu...".  

 

A propos de Cummings : "Il ne faut pas oublier qu'en France tout le monde est à vendre, que personne n'y a les mains propres." (!) C'est ce que son beau-frère qui travaille aux Affaires étrangères dit à Cummings avant de l'envoyer en mission en France, avant la guerre...

 

Plus que le japonais, l'ennemi c'est la nature environnante, hostile, les marches interminables et épuisantes avec le barda. "...les hommes quittèrent le bouquet d'arbres et se remirent à piétiner au soleil. Bien que la pluie eût cessé, tout  était boueux dans les collines où une vapeur s'élevait du sol. Penchés en avant, ils montaient une ligne de crêtes qui s'étendaient à l'infini. S'étirant sur une centaine de mètres. ils trébuchaient à travers l'herbe, absorbés dans les maux et les misères de leurs corps. Leurs pieds étaient en feu, leurs cuisses tremblaient d'épuisement et un silence sans limites s'appesantissait sur la création".

 

Officier d'état-major Hearn, en guise de punition, sera affecté à la tête de la section de reconnaissance et chargé de débarquer avec elle de l'autre côté de l'île, dans le dos des japonais, pour préparer un éventuel débarquement de plus grande envergure, la situation ayant tendance à s'enliser et Cummings étant de plus en plus pressé par ses supérieurs qui attendent des résultats rapides.

 

Hearn ne reviendra pas de cette opération, contrairement à Norman Mailer qui a survécu au conflit.

 

Confronté à l'horreur des combats, les soldats fantasment sur la bonne blessure, celle qui les renverra chez eux sans trop les mutiler. Un des hommes de la section tente de se faire passer pour fou. Un autre envisage de se tirer une balle dans le pied.

 

La bataille sera finalement gagnée, non sans ironie, par un officier subalterne, plus doué pour l'entraînement et l'intendance, en l'absence du général Cummings, parti réclamer un soutien naval.

 

Il s'avère que les japonais, qu'un blocus empêche de se ravitailler, meurent littéralement de faim, sont à court de munitions, et guère plus capables de lutter.

 

Un film au titre éponyme a été tiré de ce livre en 1958 par Raoul Walsh mais il est difficile à trouver.

 

S'agit-il, comme l'affirme André Maurois dans la préface, du meilleur roman sur la deuxième guerre mondiale et sur la guerre tout court ? Hemingway, je crois, à décerner ce titre au livre de l'aviateur et écrivain français Pierre Closterman Le grand cirque et on pourrait aussi mettre La Ligne Rouge, par bien des cotés extrêmement proche du livre de Mailer, dans la balance.

 

Ce qui est certain c'est qu'il s'agit, tout comme le livre de Jones, peut-être un peu moins ambitieux, d'un très grand livre (pourquoi ne pas parler de chef-d'oeuvre ?), admirablement écrit.

 

Je ne peux pas me prononcer sur Le grand cirque que je n'ai pas encore réussi à dénicher.

 

Canal + va bientôt diffuser la série Pacifique qui sur le modèle de Band of brothers et également produite par Spielberg et Tom Hanks revient sur les combats ayant opposés soldats américains et japonais durant la 2ème guerre mondiale.      

Tag(s) : #Journal de lecture

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