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http://www.renaud-bray.com/ImagesEditeurs/PG/911/911744-gf.jpgL'expression "conquête de l'Ouest américain" évoque surtout, à nos yeux, les cow-boys, les chariots bâchés et la mythologie du western. Or les Français de Louisiane et du Canada - mais aussi secondairement, les Espagnols, à partir du Nouveau-Mexique - furent les premiers européens à pénétrer dans les Plaines de l'Ouest, jusqu'aux abords des Rocheuses.

 

Cet ouvrage de plus de 900 pages se veut à la fois synthétique et  "global" et se propose de réconcilier l'histoire coloniale, mais aussi diplomatique, militaire, économique et socioculturelle de ces "terres neuves" qui avaient toutefois déjà été fréquentées vers l'an mille par des marins vikings.

 

C'est d'abord en quête d'un passage vers la Chine et ses trésors que la Couronne (François 1er), associée à des intérêts privées, a financé le voyage de découverte du navigateur florentin Giovanni de Verrazano qui le 17 janvier 1524 atteignit l'actuelle Caroline du Nord. Il remonta ensuite méthodiquement le littoral des actuels Etats-Unis à la recherche, vaine, d'un "détroit permettant de passer dans l'Océan oriental".

 

Jacques Cartier , un pilote malouin très expérimenté, qui avait déjà navigué jusqu'au Brésil, parvenait, lui, le 20 avril 1534, à Terre-Neuve avant d'explorer le golfe du Saint-Laurent où il noua ses premiers contacts avec les autochtones, des Micmacs. Il revient en France avec deux des fils de Donnacona, un chef Iroquoien. C'était un kidnapping. Christophe Colomb lui-même, en 1492, avait inauguré cette "politique". Il s'agissait de ramener au Roi des "curiosités" mais plus encore de former des interprètes.

 

Plusieurs tentatives de colonisation échouent. On se tourne alors vers des vieux plus cléments : le Brésil et la Floride. Coligny, amiral de France, converti au protestantisme, souhaite unir protestants et catholiques contre l'ennemi espagnol, déjà implanté en Amérique.

Une colonie est installée à l'entrée de la baie Guanabara (Rio de Janeiro). 

Très vite des dissensions apparaissent entre colons catholiques et protestants : quant aux relations avec les Indiens (coté protestants tout rapport sexuel avec les Indiennes en dehors du mariage est interdit…). Une controverse religieuse se développe également, annonçant les guerres de religion, le jour de la Pentecôte à propos de l'eucharistie. Le chef des protestants, Villegagnon, qui est petit à petit revenu au catholicisme, se heurte aux calvinistes. Pour lui le pain et le vin contiennent réellement le corps du Christ.

 

La controverse se déroule sur un fond de cannibalisme réel : les indiens tupinambas mangeaient leurs ennemis.

Pour les calvinistes les cannibales indiens sont moins répréhensibles que les catholiques qui eux mangeaient le Christ !

Finalement une armada portugaise s'empare de la colonie. 


C'est en 1598 qu'on assiste à un regain de l'expansion française en Amérique.Les Français s'établissent en Acadie et dans la vallée du Saint Laurent en s'appuyant sur les réseaux de traite et sur l'amitié des autochtones, les Hurons.

 

Mais les Français et leurs alliés sont en guerre contre les Iroquois. En 1649 deux jésuites capturés par des Iroquois se voient infliger le sort réservé à de nombreux Hurons : on leur arracha quelques ongles, on leur fit subir le rituel de la "bastonnade" puis on les tortura. D'anciens Hurons devenus Iroquois versèrent de l'eau bouillante sur les deux victimes comme s'il s'agissait d'un baptème. Pour finir Les Iroquois rôtirent puis mangèrent le coeur des deux jésuites.

Nulle cruauté la-dedans : la torture et le cannibalisme s'inscrivaient dans une logique culturelle de dissolution de l'ennemi : celui-ci, s'il n'était pas absorbé socialement (c'est-à-dire adopté), l'était physiquement. J'espère que les victimes, conscientes de ce fait, y trouvait une consolation !

Plus tard il s'agit d'établir une Pax Gallica, de créer une grande famille rassemblant Français (en nombre restreint) et Indiens sous la protection et donc la prééminence d'Onontio (surnom du gouverneur français), le chef de tous les Français.

 

En 1702, en Louisiane, tout restait à faire, à commencer par le peuplement. La colonie qui dépendait si fortement de la métropole pour son approvisionnement fut livrée à elle-même pendant une décennie, preuve de la faiblesse persistante de la marine française.

C'est grâce à l'initiative de l'Ecossais John Law, financier mais aussi joueur et aventurier qui convainquit le Régent qu'il pouvait éponger la dette publique grâce à un système de crédit fondé sur le papier-monnaie, que la Lousiane se transforme en colonie de peuplement et de plantations esclavagistes.

 

L'argent des "billets convertibles" (actions) permet de fonder la "Compagnie d'Occident". Elle obtient pour 25 ans le monopole du commerce en Louisiane. En contrepartie elle doit assurer la défense de la colonie et transporter 6000 colons et 3000 Noirs en 25 ans !

L'expression "conquête de l'Ouest américain" évoque surtout, à nos yeux, les cow-boys, les chariots bâchés et la mythologie du western. Or les Français de Louisiane et du Canada - mais aussi secondairement, les Espagnols, à partir du Nouveau-Mexique - furent les premiers européens à pénétrer dans les Plaines de l'Ouest, jusqu'aux abords des Rocheuses.

La recherche de la " mer de l'Ouest ", c'est à dire d'un passage vers l'Asie et la recherche des métaux précieux ont aimantés les aventuriers français, tout autant que le commerce des fourrures - et les Indiennes.

 

L'Amérique est une terre d'aventure et d'aventuriers. En 1714 Louis Juchereau de Saint-Denis cherche des mines et éventuellement à établir un commerce fruxctueux avec les Espagnols. Il emprunte la rivière Rouge, traverse le Tejas ou Texas, arrive au petit Presidio espagnol de San Juan Bautista sur le Rio Grande. Là il est fait prisonnier dans la maison du commandant, mais il séduit sa fille et lui promet de devenir un sujet espagnol. Après s'être rendu à Mexico, où il est retenu dans une semi-captivité, il rejoint enfin la rivière Rougeet sera nommé plus tard "commandant des (indiens) Natchitoches et des Nassonites".

 

D'autre part l'Etat français a toujours su faire son miel des initiatives privées. Il a associé, de façon pragmatique, les intérêts privés aux siens, en les intégrant au sein de sa politique coloniale. Il a aussi profité de l'initiative des missionnaires partis dans les sillage des coureurs de bois en établissant les forts militaires à l'emplacement des missions.

"La France possède (alors) dans l'Amérique septentrionale plus de terrain qu'il n'y  en a dans le continent d'Europe". 

Au Canada le gouverneur général fut toujours un Français (à l'exception de Rigaud de Vaudreuil-Cavagnal), recruté parmi la vieille noblesse d'épée. L'intendant quant à lui est issu de la noblesse de robe.

 

Il s'agit comme en métropole d'une société d'apparat et de représentation. Des désaccords furent d'autant plus vifs qu'ils s'inscrivaient  fréquemment dans une rivalité entre les différentes noblesses. La Nouvelle-France fut souvent livrée au jeu des factions et des cabales.

Mais comme en métropole l'absolutisme royal connaissait d'importantes limites.

Il ne pouvait être imposé par la force puisqu'il nécessitait le consentement des gouvernés.

Sous l'Ancien Régime en métropole, comme dans les colonies, les responsabilités du clergé ne se limitaient pas à l'encadrement spirituel : les ecclésiastiques contribuaient aussi au maintien de l'ordre et de la cohésion sociale.

 

L'orientation missionnaire de la colonisation est longtemps restée prioritaire au Canada. Dès le XVIe siècle, les entrepreneurs souhaitant pratiquer le commerce ou la pêche en Amérique étaient enjoints par lettres patentes d'évangéliser les Indiens.

Les membres de la compagnie de Jésus étaient les plus prompts à aller vivre parmi les Indiens et à s'adapter à eux.

En métropole, l'aide aux défavorisés fut longtemps confiée à la charité privée, mais à partir du XVIIe siècle, l'accroissement de la misère conduisit l'Etat à intervenir, en collaboration avec l'Eglise.

En 1688, au Canada, l'intendant établit un Bureau des pauvres dans chacune des trois villes laurentiennes.

 

A l'époque la Nouvelle-France ressemblait  "à un camp militaire". Au Canada, tous les colons étaient armés : "Il n'est pour ainsi dire aucun d'entre eux qui ne soit capable de tirer remarquablement, ni qui ne possède un fusil".

 

Les sociétés amérindiennes, confrontées dès les premiers contacts aux microbes et aux virus des Européens, ont subi en effet une véritable tempête démographique. En éradiquant 90% de la population autochtone, le choc microbien, on a tendance à l'occulter, est l'aspect le plus important de la rencontre entre l'Europe et l'Amérique.  

Le nord-est de l'Amérique du Nord comptait deux grandes familles linguistiques : les Iroquoiens et les Algonquiens.

 

La Couronne a parfois recours à l'immigration forcée liée à une politique de bannissement. En 1718-1719 trois ordonnances répriment le vagabondage. L'objectif est double : débarasser le royaume de ses éléments indésirables et favoriser le peuplement de la Louisiane.

Comment expliquer la faiblesse de l'émigration vers le Canada et plus encore vers la Louisiane ? Tout d'abord il faut la replacer dans le contexte général d'une forte sédentarité des Français de l'Ancien Régime, viscéralement attachés à la Terre. Contrairement à leurs homologues anglais, les paysans français demeurèrent en effet majoritairement propriétaires de leurs terres.

 

Pour un pauvre traiteur canadien, la progression vers le sommet de l'échelle sociale au cours de son existence pouvait prendre la forme d'une émigration vers le golfe du Mexique, en passant par le Pays des Illinois, la mobilité sociale épousant la mobilité spatiale à l'intérieur d'un système économique reliant les différentes colonies françaises d'Amérique du Nord.

La Louisiane était une colonie esclavagiste mais la pratique de l'esclavage n'a pas été introduite en Amérique du Nord par les Européens. Elle existait déjà dans de nombreuses tribus, comme produit de la prédation guerrière. L'objectif de la guerre était en effet de faire des captifs qui étaient torturés, adoptés ou réduits à la condition servile.

Or l'esclavage s'est développé aux XVIIe et XVIIie siècles à cause de la demande des marchés euro-américains, celui des colonies britanniques au premier chef, mais également ceux du Canada et de la Louisiane.

 

Les premiers esclaves autochtones apparurent dans la vallée du St Laurent dans le dernier tiers du XVIIe siècle. Ils étaient offerts par les Indiens alliés ou amenés par les coureurs de bois qui parcouraient la région des Grands Lacs, la vallée du Mississipi et celle du Missouri.

Les Français, à terme, ne sauraient résister à la pression militaire des Anglais sans l'aide des Indiens. Ils sont également indispensables sur le plan économique. 

Le système de propriété de l'Ancien Régime français se caractérise par une superposition des droits du sol : ceux du Roi, ceux du Seigneur et ceux des paysans.

A cet égard il n'y avait guère de sens pour les Français à conclure avec les Indiens des traités de cession du territoire, à l'inverse des Hollandais ou des Anglais qui valorisaient la propriété privée et exclusive du sol.

 

Il y a un désir assimilationniste de la Monarchie. Si l'on doit du respect aux amérindiens, ce n'est pas par tolérance mais au contraire parce qu'on les considère comme inférieurs et  qu'il convient de les "apprivoiser", de les soumettre au roi et à la "vraie foi".

Compte tenu du rapport de forces, il faut composer avec les autochtones.

Dans la dynamique coloniale anglaise il faut prendre en compte l'héritage irlandais. L'expansion britannique en Amérique peut être lue comme un prolongement de la conquête des marges celtiques, marquée par l'échec de l'assimilation et par plusieurs campagnes de terreur. 

En Nouvelle-Angleterre il n'est pas question d'intégrer les autochtones.

 

L'expansion britannique en Amérique peut être lue comme un prolongement de la conquête des marges celtiques et en particulier de l'Irlande au cours du XVIe siècle , une conquête marquée par l'échec de l'assimilation et par plusieurs campagnes de terreur (un constat similaire s'impose pour les Espagnols catholiques, la Conquista du Mexique ou du Pérou s'inscrivant dans la dynamique de la Reconquista de la péninsule ibérique sur les "Maures").

 

Quand il s'agit de rendre la justice un hiatus apparaît que tient à l'existence de deux conceptions de la justice. Les Indiens privilégient le principe des réparations et de la réconciliation : il convient de "refaire l'esprit" de la famille affligée en "couvrant le mort" par quelques cadeaux ou en le "relevant" c'est-à-dire en le remplaçant par le don d'un esclave.

Les autochtones souscrivent en outre au prinicipe de la responsabilité collective c'est-à-dire que le meurtrier engage toute sa communauté dans la compensation qui est due à la famille de la victime.  

 

La justice française, elle, n'obéit pas à une logique du dédommagement mais à un impératif de punition. La loi du talion et la vengeance de sang relevaient non pas des cultures amérindiennes (comme c'est admis)  mais de celle des européens.

Il arrive qu'un Noir libre, ou un Blanc noble, deviennent chefs de guerre parmi les indiens.

Lorsque les Natchez, mécontents que le nouveau commandant, tout sauf un "chef d'alliance", les privent d'un territoire situé coeur de leur territoire, attaquent le Fort Rosalie, les femmes enceintes sont éventrées et presque toutes celles "qui avaient des enfants à la mamelle" sont égorgées à l'instar des bébés.

Actes qui au delà de leur cruauté traduiraient selon l'anthropologue Emmanuel Désveaux la profonde aversion chez les Natchez pour la "procréativité".

 

Finalement la société Natchez, ses temples, ses Soleils (monarques) et ses classes (castes ?,  les "puants"), soutenue par des esclaves noirs qui leur apprenaient à manier le canon, fut entièrement détruite en 1731.

Un sergent, prisonnier des Chicachas, leur aurait déclaré dans leur langue : "Vous êtes tous des chiens puisque vous avez brûlé mes Chefs, je veux l'être aussi ; je ne crains ni le feu ni la mort, parce que je suis un véritable homme ; faites moi bien souffrir car c'est ce que je demande."

Devant l'expression d'un tel courage, on lui laissat la vie sauve.

Un jeu ritualisé avec la mort unissait en fait les tortionnaires au supplicié : on attendait de celui-ci, complice de la cérémonie en quelque sorte - le rituel de la torture était vécu parmi les Indiens comme un destin redouté mais attendu  - qu'il entonne sa chanson de guerre et défie ses ennemis jusqu'au dernier souffle !

 

La colonisation française en Amérique du Nord n'a donc pas toujours été aussi pacifique qu'on le prétend généralement.

Elle repose sur deux éléments fondamentaux : la faiblesse du peuplement (voir les raisons plus haut) et le commerce des fourrures...

 

Je pourrais continuer longtemps encore comme ça : ce qui précède ne représente qu'un tiers du livre. Mais j'espère avoir donné envie de lire ou au moins d'acquérir cet ouvrage de référence sur un pan de l'histoire de France trop souvent méconnu. Il devrait figurer dans toute bonne bibliothèque !

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