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bandoung.jpgArthur Conte, né en 1920 et toujours de ce monde, si l’on en croit Wikipédia, ancien député et secrétaire d’Etat, qui deviendra plus tard président de l'ORTF, entreprend en 1965, pour la collection « Ce jour là ! » chez Laffont, de revenir sur un événement déjà vieux de 10 ans : la conférence de Bandoung.


A ce stade il me faut faire un aveu : avant de tomber par hasard sur ce livre, je n'avais jamais entendu parler de ce « tournant de l'histoire », ainsi que le sous-titre le qualifie.


En lisant le 4ème de couverture, on pense tout de suite aux « non alignés », ces pays du tiers-monde, qui à l'époque de la guerre froide, ne souhaitaient appartenir ni au bloc communiste ni au bloc capitaliste.


Le 18 avril 1955 a donc lieu, dans le cadre « paradisiaque » de l’île de Java, la « première grande Conférence Internationale qui se tienne sans la participation d'un seul homme blanc : non seulement Anglais et Français, Belges et Hollandais, mais encore Américains et Russes ont été laissés à la porte ».


Elle se veut un rassemblement des peuples d'Asie et d'Afrique. Quid de l'Amérique du Sud ?

Le continent est jugé trop inféodé aux Etats-Unis d’Amérique.

 

Ce jour-là, « Presque partout à travers l'univers, le temps est très beau. »

Pour l'auteur, Bandoung « s'égale à Yalta ou à Waterloo, peut-être même à la Révolution Française, à la Révolution Russe ou à l'Indépendance des Etats-Unis d'Amérique ». Que de majuscules ! Le style de l’époque ! Certes il faut accrocher le lecteur, mais apparemment, 10 ans après la Conférence, le « soufflé » n'est pas encore retombé.

 

Dans sa première partie, Conte, en bon cartésien, s'intéresse aux origines de l'événement.

La première des causes, c'est bien sûr la pauvreté dans laquelle croupissent ces peuples.

Comparant l'Occident « saturé de jouissances » aux « hordes affamées » de Shangaï, de la jungle africaine et des routes de l'Inde, l'auteur a raison de s'émouvoir du spectacle effarant et « nouveau » des bidonvilles géants des faubourgs de Casablanca ou de Bombay mais oublie ce que l'on a appelé plus tard le « quart-monde » et les bidonvilles qui ont subsisté, officiellement,  autour de Paris, jusqu'en 1970 mais il en reste encore aujourd'hui de moins visibles.


Après tout en 1955, l'Europe se relève tout juste de la seconde Guerre Mondiale, en France le rationnement n'est pas si lointain (jusqu’en 1949 pour certains produits).

 

A Pearl Harbor en 1941, le Japon, seule nation « développée » présente à Bandoung, a donné pour longtemps cette leçon essentielle que la « Maison-Blanche est vulnérable ».

L'Asie aux Asiatiques est un slogan des amiraux japonais même si l'on sait qu'en réalité c'était plutôt  « L'Asie aux Japonais ».


Après la Guerre commence l'ère des Indépendances : l'Inde et le Pakistan en 1947; Les Philippines en 1946; Ceylan (Sri Lanka) en 1948; l'Indonésie en 1949. Puis la Birmanie et depuis les accords de Genève en 1954, le Laos, le Cambodge et le Viet-Nam où, à Cao Bang et Dien Bien Phu, la « vulnérabilité de l'officier blanc » a une fois de plus été « universellement observée ».


L'Asie se souvient aussi de Gengis Khan ! Et de la flotte japonaise écrasant la flotte russe en 1903.

 

En France Clémenceau s'est déjà, dès 1885, violemment opposé à la colonisation et au concept de race supérieure.

En Russie, Lénine veut « mettre en Bible la lutte contre l'Impérialisme » et promeut la violence.

Plus tard, en Inde, Ghandi lui « fait mulitplier les satyagraha, manifestations de résistance passive ».

 

Il faut rappeler aussi que «l'un des hommes qui a fourni le plus de ressort aux combats contre le colonialisme durant les années d'après guerre a été Franklin Roosevelt», au nom surtout de la « liberté du commerce », mise à mal par les Empires et les colonies.

Le portrait que fait Conte de Roosevelt vaut le détour : « ...cynisme du politicien appuyé sur les plus sûres valeurs de la démagogie, bon garçonnisme... ».

 

Nerhu, premier ministre Indien, est de plus en plus affolé de l'opposition des deux blocs et de la course aux armements. Sastroamidjojo, premier ministre de l'Indonésie, a le premier l'idée de la Conférence, soutenu par le président Sukarno qui rêve d'un « Congrès grandiose de l'Anti-Colonialisme ».

 

Parmi les invités à la conférence, la Fédération d'Afrique Centrale (Zambie et Zimbabwe actuels ?) qui érige en principe l'absence de discrimination raciale mais où le pouvoir appartient pourtant à une minorité de Blancs, de surcroit « Blancs de fer » (?). Elle déclinera l'invitation.

 

La Turquie et l'Iran, « de vieux pays asiatiques raisonnables », très proches à l'époque, se consultent longuement avant d'accepter. 

 

La présence de la Chine communiste pose problème à un certain nombre des invités, comme les Philippines, mais ils vont réfléchir.

 

L'Occident est fort embarrassé : faut-il pousser au boycott les pays « sous influence » occidentale ou laisser faire ?

 

La Côte d'or (Gold Coast, le Ghana actuel), la Fédération d'Afrique Centrale et le Soudan font partie du Commonwealth.

 

Pour la France, Antoine Pinay, ministre des Affaires étrangères, estime que la présence des pays asiatiques non communistes fera contrepoids à celle de la Chine populaire.

 

Chester Bowles, ancien ambassadeur US à New Delhi, annonce pour l'Asie « une doctrine de Nerhu » équivalente à la doctrine de Monroe de 1823 qui réclamait « l'Amérique aux Américains ».

 

A Formose (Taiwan), où Tchang kai Chek et les nationalistes ont trouvé refuge, la situation est extrêmement tendue.

 

A Moscou la lutte pour le pouvoir est « sauvage » et les soucis ne manquent pas.

Le réarmement de l'Allemagne est une très mauvaise nouvelle pour Khrouchtchev qui peine déjà à imposer sa loi aux partis frères, même en Europe. 

Les relations avec Mao Tsé-Toung ne sont pas non plus au beau fixe et là-dessus l'Union Soviétique se voit fermer la porte d'une telle conférence alors même que son drapeau flotte sur les trois quarts de l'Asie ! C'est d'ailleurs justement là le problème.

 

Les deux Vietnam, Nord et Sud, seront présents mais pour le Sud, Diem, à la demande de l'empereur Bao-Daï, se fera représenter.

 

Les Quatre Mousquetaires, comme AC les appelle, Chou en Laï (Mao s'est lui aussi fait représenter), Nerhu, Nasser (Egypte), et...U Nu (Birmanie) ont dès leur arrivée un long entretien préliminaire.

 

Mais que se passe t-il « ce jour-là à travers l'univers » ?

 

Le 18 avril 1955 meurt Einstein, le jour même de la « réunion des Grands Etats Généraux des Hommes de Couleur ».

Son exceptionnel cerveau est confié aux « bons soins » du docteur Zimmerman.

Le deuil est mondial.

 

Arthur Conte, qui a l'occasion sait prendre des accents « people », croit savoir que le président  Eisenhower, en vacances à Augusta, « aime regarder le soir des westerns avec John Wayne ou Gary Cooper, en croquant des cacahuètes ».

Mais qu'on se rassure, il nous apprend aussi bien d'autres choses sur la politique intérieure et extérieure américaine. Ainsi la publication de documents dévoilant les dessous des accords de Yalta (auquel Arthur Conte a également consacré un ouvrage) provoque un scandale.

 

Au cinéma on peut justement voir A l'Est d'Eden, une production d'Elia Kazan et John Steinbeck avec le jeune et prometteur James Dean.

 

En Russie depuis la mort de Béria, « on n'exécute plus ». C'est pourquoi Malenkov, remplacé par le Maréchal Boulganine à la Présidence du Conseil des ministres de l'Union Soviétique, figure toujours sur les photographies officielles.

« Son aspect vous repose immédiatement après le visage rude et narquois de Béria, au regard étincelant sous le lorgnon sévère et à la mâchoire carrée de requin, après la trogne renfrognée et inquiétante, d'une pâleur de cire de Malenkov. »

 

Khrouchtchev lui « se garde la démarche d'un cul-terreux, mais il a des mains admirablement soignées, aux ongles toujours impeccables. Ce boueux a des mains de musicien ». (!)

 

A Londres depuis le 25 mars, les 700 ouvriers de deux syndicats de l'imprimerie paralysent les grands quotidiens de la capitale.

Depuis la signature du Traité de Bonn, l'Allemagne n'est plus sous statut d'occupation.

L'Autriche, qui a failli basculer à l'Est, redeviendra prochainement indépendante.

 

Le Journal de Genève publie un reportage de son correspondant parisien qui note que « certains quartiers de Paris sont devenus des Colonies algériennes », et il en est, comme le secteur de La Chapelle, qui sont devenus « des coupe-gorge ».

 

Pour le pape Pie XII « le communisme est avant toutes choses une lourde épreuve imposée à l'Humanité mais pas plus lourde que le Protestantisme ou encore le laïcisme bourgeois issu des Illuminés ( !) et des Francs-Maçons... ».

 

La Congrégation des Eglises d'Orient a fait admettre depuis deux ans la nomination de cardinaux de couleur...

 

AC en termine avec le pape avec cette phrase : « Les grands mystiques ont pour principal caractère d'aimer autant la solitude que le troupeau. »

 

En France un sujet domine : les difficiles négociations franco-tunisiennes, en voie d'aboutissement.

La Tunisie devrait disposer d'une autonomie complète et pourra librement voguer vers une indépendance complète.

Au cinéma on peut aller voir le 33ème film de Renoir French Cancan ou Eddie Constantine dans Les Pépées font la loi.

 

En Inde, Nehru veut absolument se dégager de la politique des deux blocs qui risque d'être le principal facteur d'une guerre éventuelle.  D'autant plus que, selon le mot d'Einstein, « la première guerre après la prochaine sera gagnée avec des arcs et des flèches. » !

 

En Chine « tous les journaux semblent écrits d'un bout à l'autre par la même main ».

 

Au Japon, des élections absolument libres ont vus 76% du corps électoral (plus qu'hier en France) voter et le parti au pouvoir a été battu par le Parti Démocrate.

Mais le pays doit reconquérir des marchés. «Exporte ou meurs !», tel paraît être le slogan en vigueur.

 

Il y a déjà 6 mois que la rébellion a éclatée en Algérie. On estime les «hors-la-loi» a déjà près de 5000, organisés et galvanisés sous les plis de l'étendard vert de «l'Armée Algérienne de Libération», avec parmi eux mille vrais combattants.

 

Au Maroc, dans les medinas comme dans le bled, les troubles s'aggravent de semaine en semaine.

Attentats et actes de sabotage se succèdent à une cadence toujours accélérée.

 

En Egypte, l'éditorialiste d'Al Ahram,  écrit que «le jour où les deux continents en question

(l'Afrique et l'Asie) auront réussi à se débarrasser du paupérisme qui les jugule, ils auront enlevé aux deux camps antagonistes qui se disputent la direction des affaires mondiales un des motifs principaux d'intervention.»   

 

Au Caire on peut assister au «grand défilé de mannequins pour présenter la nouvelle collection de haute couture pour l'été 1955 en robes, maillots de bain, ensemble de plage et bains de soleil...»

 

C'est là aussi que vivent, dans quelques pièces miteuses, les dirigeants de la rébellion algérienne.

On les traite avec quelque condescendance comme les anarchistes russes à Paris au début du siècle.

 

La page consacrée à la République Démocratique Populaire du Nord Viet-Nam offre un portait saisissant d'Ho Chi-Minh.

 

Au Sud Vietnam, les communistes mais aussi les trois sectes, Cao-Daïstes, Hoa Hoa et Binh Xuyen, ont jurés la perte du premier ministre Diem tandis que le célèbre expert Wolf Ladejinsky est chargé de la réforme agraire après avoir accomplie celle du Japon.

 

En Australie les travaillistes estiment que Bandoung marque le début d'une « phénoménale révolution » : celle d'un rapprochement profond entre bouddhistes et musulmans, nationalistes et communistes, hindous et athées sous l'unique bannière du Progrès et de l'Espoir.

 

Les puissances invitantes sont, rappelons le, l'Indonésie, L'Inde, Ceylan (Sri Lanka), la Birmanie et le Pakistan, les cinq de Bagor (?). 29 nations afro-asiatiques y sont représentées.

 

Bandoung, pour la Birmanie et son premier ministre U Nu, représente la confirmation de son statut international, « couronnement de la politique de neutralité à laquelle elle s'est adonnée ».

 

Mohamed Ali, le premier ministre pakistanais, est passionné de sports mais la boxe n'est pas au nombre de ses passions !

 

Nerhu, 65 ans, a participé personnellement à la campagne électorale de l'Etat d'Andhra, que gouvernait jusqu'ici un Parti Communiste et qui menaçait de devenir « le Yenan » (province Chinoise) à partir duquel les communistes submergeraient  l'Inde. Il n'est pas contre le communisme mais contre les communistes, pas contre leurs buts mais contre leurs méthodes.

 

Arthur Conte constate que les capitales occidentales ont su remarquablement former les hommes qui ont ensuite contribué à détruire leur empire : comme Bourguiba (Tunisie) dans les écoles françaises et Nerhu à Cambridge !

 

Le Shah d'Iran, pays représenté à Bandoung, demande à son premier ministre de faire « une révolution dans le pays. Nous devons la faire avant que d'autres ne la fassent à notre place ».

25 ans (?) plus tard la révolution sera pourtant faite par d'autres !

 

Mohammed Fadhel Jamalin, chef de la délégation de l'Irak, a attaqué à plusieurs reprises « l'action néfaste des deux blocs, l'occidental et le communiste, qui divisent l'organisation des Nations Unis ».

 

Le pays le plus riche et le plus envié de la conférence est....le Liban. Il y a tant de voitures à Beyrouth que l'on pourrait dire que « le liban n'est pas un pays mais un garage », comme le dit, d'un ton aigre, un délégué syrien.

 

Le Soudan « est un désert à l'infini, habité par des races multiples qui se détestent entre elles, Musulmans, Dinkas, Bonkos, Fuzzy, Wuzzies et Niam Niams ».

 

Le prince Wan Waithayakon Krommün Naradhip Bongspradandh, représentant la Thaïlande, le seul pays de toute l'Asie à n'avoir jamais été colonisé a été le premier président de la Conférence des 19 nations convoqués à Genève en avril 1954 pour discuter de la paix en Indochine.

 

Les délégués du Viet-Nam Nord contrastent avec ceux du Sud, où d'ailleurs les « conseillers » Américains tendent à se substituer aux Français. Les délégués d'Hanoï constitue « une troupe de squelettes vivants que la victoire de l'an dernier n'a pas encore su habiller de chair ».

Pham van Dong illustre jusqu'au drame le mot d'un personnage de Strindberg : « les luttes de la vie ne finissent jamais ».

 

L'Afrique du Nord n'aura pas d'orateurs à la tribune mais les trois organisations de Libération – tunisienne, algérienne et marocaine – n'ont pas envoyé, à titre d'observateurs, des sous-fifres.

Ainsi pour l'Algérie Hocine Aït Ahmed, encore présent dans la vie politique de son pays, est de la partie.

C'est le Docteur Schweitzer (Il est minuit Docteur Schweitzer !) qui a convaincu l'un des envoyés marocains Allal el Fassi, lors de son exil au Gabon, d'ouvrir une grammaire française, lui qui s'était jusque là refusé à apprendre la langue de l'occupant.

 

C'est en marge de la conférence, lors d'une conférence de presse, que la délégation Nord-Africaine proclame son intention d'introduire le problème algérien sur le plan international.

Il y est question de la fiction juridique de « l'Algérie territoire français » et de la formule de François Mitterand devant le Parlement : « la seule négociation en Algérie c'est la guerre », un contre-sens, en ces temps de détente internationale (Kroutchev s'est même rendu sur le territoire américain ?), de libre discussion et de solution pacifique.

 

Un parlementaire noir, membre de la Chambre des Représentants des Etats-Unis d'Amérique; Adam Clayton Powell junior, a absolument tenu à faire le voyage pour que « l'Asie et l'Afrique sachent que nous sommes en train de supprimer rapidement l'idée de citoyenneté de deuxième classe ! » et exprimer la conviction que « le communisme représente la porte de service pour l'accès de la belle fraternité du monde moderne (et que) le gardien de la Grande Porte, aux yeux des Asiatiques et des Africains, ne peut-être que la République des Etats-Unis d'Amérique ».

L'écrivain noir Richard Wright est là aussi.

 

Le grand mufti de Jérusalem, Amin el Hussein, est également attendu. Est-ce le même qui, pendant la guerre, s'était installé à Berlin et avait pu « visiter » les camps de concentration ?

 

En tout cas, Bandoung sent la peinture fraîche et le jasmin et a pris un air de fête et d'heureuse cérémonie sous le signe de la fraternité des peuples.

 

Jean Lacouture, toujours d'attaque aujourd'hui, est là, de même que Lucien Bodard, envoyés spéciaux de Combat ? et de France-Soir.

 

Chou En-lai et Nerhu évoquent, pour Romulo (Philippines ?) «une danseuse et sa mère dans un bal de débutantes ».

Mais le Grand Congrès mondial de l'Emancipation va se dérouler sans qu'on puisse entendre une seule voix féminine.

Et ne va-t-on pas, plutôt que de «changer la face de deux continents» et «unir des nations naguère humiliées sous le joug étranger», l'histoire se répétant, assister à de nouvelles disputes pour des sphères d'influence ?

 

Richard Wright songe à Lénine qui avait toute sa vie rêvé d'une réunion semblable à celle-ci, un rassemblement de tous les damnés de la terre mais « d'un point de vue strictement stalinien une telle réunion est impensable pour la seule raison que les communistes ne la dirigent pas ».

 

Le président Sukarno, dans son intervention, évoque une autre Conférence qui s'est tenu à Bruxelles voici près de trente ans, celle « la Ligue contre l'Impérialisme et le Colonialisme » et aussi : la bombe.

La bombe (atomique et à hydrogène) est à l'origine de Bandoung. La bombe obsède l'Asie.

 

Même si l'on se souvient que les engins incendiaires et les bombes soufflantes ont fait à Tokyo beaucoup plus de victimes que la Bombe à Hiroshima.

 

Sukarno insiste sur le fait que le principe Vivre et laisser vivre différent du « laisser faire, laisser passer » du libéralisme, doit d'abord s'appliquer « chez nous, à l'intérieur de nos frontières » avant de pouvoir « être étendu aux relations que nous entretenons avec les pays voisins et avec d'autres pays plus lointains...».

 

Nasser voudrait voir introduire dans le communiqué final une motion concernant la situation instable en Afrique du Nord et le refus de la France d'accorder à ces populations le droit de disposer d'elles mêmes. »

Il voudrait aussi que l'on prévit un texte contre « les intrus israëliens » en Palestine et un autre pour réclamer « les droits humains et l'égalité absolue pour les populations de couleur d'Afrique du Sud».

 

Sir John Kotelawa (Ceylan ?) dénonce lui la structure générale de l'O.N.U. dominée par les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité. L'O.N.U n'est que la propriété des Grands.

 

Le délégué de l'Irak, Mohammed Fadhel Jamali reconnaît que les Etats-Unis d'Amérique, la Grande Bretagne et les Pays-Bas ont été plus ou moins réalistes dans la rencontre de l'esprit des temps nouveaux. Mais malheureusement le colonialisme demeure solidement enraciné dans de nombreuses parties du globe. La Tunisie, l'Algérie, le Maroc sont encore sous le joug français.

 

L'ambassadeur français, Sivan, qu'une consigne impérative du Quai d'Orsay oblige à assister toutes les séances publiques, a blémi.

 

Mais, poursuit Jamali, le colonialisme et le sionisme ont maintenant un allié de taille : le communisme.

A peine le mot fatidique prononcé, Nerhu cache son visage dans ses mains. Chou En-Lai reste de glace.

Jamali continue : «Les communistes confrontent le monde avec une nouvelle forme de colonialisme, plus mortelle que l'ancienne. Aujourd'hui les Soviets ont asservi des races en Asie et en Europe Orientale sur une plus vaste échelle que n'importe quelle vieille puissance coloniale

Sous la vieille forme du colonialisme, il y a du moins quelque chance d'entendre les cris de désespoir des peuples asservis. Sous le joug communiste, il est impossible d'entendre de tels cris.»

 

Chou en lai est à peu près le seul à ne pas s'exprimer en anglais, il parle dans sa langue natale.

Le français est déjà en perte de vitesse : seuls Zorlu, le Turc et Sami Sohl, le Libanais ont prononcés leurs discours dans cette langue.

 

Le dirigeant chinois, comme les autres, réclame « la fin de la course aux armements et la réduction des dépenses militaires (ainsi que) la prohibition des armes atomiques (alors que la Bombe chinoise vient tout juste d'être testée) et de toutes autres armes de destruction massives... ».

Jamais il ne cite le nom même de l'Union Soviétique mais il montre que, désormais, la Chine fait sa politique.

 

Rappelons qu'alors seuls sept pays sur 28 participants à la conférence reconnaissent la Chine, qui n'est pas non plus admise à l'ONU.

 

En 1964 aura lieu au Caire la Conférence des Pays non-engagés mais pour le second Bandoung, fixé au 29 juin 1965, les Etats d'Amérique du Sud, souvent gouvernés par des Blancs ou par « des non démocrates »ne seront pas davantage invités.

A l'époque, Mao, qui seul détient la Sainte Vérité communiste, juge « hérétique et relapse ce Krouchtchev (diminutif Khrouch) qui ose proposer aux Allemands de l'Est « du marxisme avec du beurre dessus ».

 

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La conférence de Bandoung est pour Arthur Conte un formidable prétexte pour dresser une sorte d’Etat du Monde en 1955 et même pendant la décennie suivante, dans l’ultime chapitre consacré aux suites et conséquences.

 

Son livre est aussi une petite histoire de l’anticolonialisme.

 

Bandoung : Tempête dans un verre d’eau ? L’événement en tout cas est largement tombé dans l’oubli.

L’ouvrage d’AC ne figure même pas dans la bibliographie de Wikipédia !

De surcroit il est assez difficile à trouver et n'a jamais été réédité.

 

Quant est-il aujourd'hui ? Dans quelle situation se trouvent les pays qui ont participé à l'époque à la Conférence ?

 

Force est de constater que les dirigeants « éclairés » des pays participants n’ont pas toujours eu de successeurs à la hauteur, et bon nombre de ces pays se sont même vus par la suite imposer des régimes dictatoriaux.

 

On a suffisamment parler de la Birmanie et de son régime militaire récemment pour savoir que le règne d’U Nu, poète et rêveur, est bien terminé…AC à vrai dire signalait déjà dans ce pays un certain nombre de difficultés qui loin de s’aplanir se sont plutôt amplifiées (problèmes ethniques...).


L’Inde d’aujourd’hui tire plutôt bien son épingle du jeu malgré certains problèmes et sera bientôt une grande puissance.


Le Japon a continué sur sa lancée et a su reconquérir des marchés jusqu’à devenir la 2ème puissance mondiale, place que la Chine s’apprête à lui ravir.

 

L’Indonésie, après Sukarno, le « père » de la nation, a eu droit, à partir de 1967 et jusqu'en 1998, à un général Suharto d’une toute autre  trempe .

 

Tous ces pays ne se ressemblaient pas et ce qui les rassemblaient (l’anticolonialisme) n’existe plus.

Mais il y a eu, ensuite, un néocolonialisme de type économique et même militaire qui a culminé avec l'intervention américaine en Afghanistan puis en Irak.

 

Sans compter l'influence et même les pressions que l'Occident a continué à exercer dans ces pays, en soutenant par exemple des régimes peu démocratiques mais propres à défendre ses intérêts, diplomatiques, stratégiques et surtout économiques.

 

On peut citer, à ce titre, ce que l'on a appelé la « Françafrique » avec, à l'époque de Mitterrand,  « Papa m'a dis » (un des fils du président) aux manettes, organisant corruption et trafics d'armes, qui comprenait non seulement les pays d'Afrique noir mais aussi le trio Tunisie-Maroc-Algérie.

 

Pour avoir été des champions de l'anticolionalisme, les américains, il faudrait plutôt dire les Etats-uniens, n'ont eu de cesse de renverser les régimes qu'ils jugeaient peu conformes à leurs intérêts, surtout en Amérique Latine mais aussi en Iran en 1953, par exemple, où un premier ministre du Shah, partisan de la nationalisation des industries pétrolières et d'une démocratisation du régime, a été démis de ses focntions avec l'aide de la CIA.  Les USA ont récemment présentés leurs excuses. Il serait intéressant, pour tout ce qui concerne le rôle de la CIA depuis sa création, de lire le « roman-vrai » de Robert Litell La Compagnie.    

 

Pour résumer, une très faible proportion de ces pays ont vu leur situation véritablement s’améliorer.

 

Ce qui est sûr c'est que toutes les promesses de l'indépendance et de l'autodétermination n'ont pas été tenues.

 

Peut-être faudrait-il un nouveau Bandoung ?

 

Un mot pour finir de l'auteur et de son style. Aujourd'hui on dirait qu'Arthur Conte est un brillant géopoliticien. Et en plus il a du style. C'est même assez époustouflant. Les mots et le vocabulaire sont choisis avec soin mais le langage n'est pas chatié pour autant ! Il a de l'humour et plus encore de l'esprit. Bien sûr on peut lui reprocher une langue parfois un peu trop fleurie et certaines tournures de phrases ont vieilli. En plus d'être une leçon de géopolitique, ce livre est aussi une leçon d'écriture. 

 

Tag(s) : #Journal de lecture

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