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Bagarre-de-juillet.JPGLe sheriff Jeff Mc Curtain, réveillé en pleine nuit par un de ses adjoints, va être notre guide.

 

Il vit dans la prison. Pour lui "les gens du dedans ne différaient en rien de ceux du dehors, à cela près qu'ils s'étaient fait pincer." D'abord il pense que c'est un nègre Geechee (de Géorgie (Gee) et Charleston (Chee)), Sam Brinson, qui s'est fait la belle.

 

"Voilà ce qu'il y a d'assommant dans la politique. Tout semble important jusqu'à ce qu'on l'examine comme il faut. Quand on y regarde de près, y a gros à parier que c'est quelque chose qui aurait pu attendre." Le sheriff, c'est d'abord un élu. Il s'adresse à son adjoint, derrière la porte : "Et si l'un des m'as-tu-vu que vous êtes s'en est allé ramasser une putain de négresse en train de se faire enfiler dans un coin...Y a eu beaucoup top de micmacs avec elles, pendant tout l'été, dans le cagibi là-bas derrière...au cas où les blanches ne vous suffiraient pas, faudra aller ailleurs fricoter avec les noires...".

 

Sa femme a aussi son mot à dire : "Dis-moi, Jeff, c'est bien vrai que toi-même, tu n'as rien eu à voir avec ces filles de couleur ?". Bert s'impatiente : "C'est quelque espèce de grabuge du côté de Flowery Branch. Un nègre, par là-bas, qui s'est attiré des histoires, et une bande de blancs qui est partie après lui. M'est avis que ça pourrait faire du vilain...". 

 

Aller à la pêche, alors qu'il déteste ça, est l'unique moyen pour le sheriff de se tirer d'un affaire délicate. Corra l'encourage vivement à se défiler....

 

Et dire que voilà onze ans qu'il s'esquinte le cul à essayer de se tenir en dehors des querelles politiques pour pouvoir conserver son poste ! Une affaire comme celle-là peut foutre en l'air toutes les élections prochaines. La dernière fois le juge Ben Allen a manipulé assez de cordes ou de cables pour le maintenir à son poste...

 

Le risque politique est pour ainsi dire nul à intervenir après le fait accompli et à proclamer que la loi doit être observée et appliquée.

Mais certains dans le comté lui ont rappelé plusieurs fois, dans des cas similaires, qu'il était tenu par serment de protéger la vie d'un suspect jusqu'au jour où celui-ci pourrait être traduit à la barre d'un tribunal...

 

Sale histoire ! Il va y avoir des kyrielles d'embêtements aussi sûr que le soleil se lèvera demain matin. Surtout que Shep Barlow, le père de Katy, la victime supposée, c'est pas quelqu'un à souffrir une chose comme ça, surtout si c'est sa fille qu'on a violée. 

 

Aller à la pêche, c'est bien la meilleure chose à faire.

 

Mais le téléphone sonne. C'est Bob Watson, l'employeur de Sonny Clark, le jeune noir de 18 ans accusé du viol. Il exige que le sheriff l'attrape et le mette sous clef et à l'abri. C'est sa récolte de coton qui est en jeu. Si Sonny se fait lyncher, il ne restera plus un seul nègre pour aller travailler, ils auront trop la frousse. Pas question que cette fois le sheriff file à la pêche. Sinon il pourra faire une croix sur les votes de ce coin du comté...

 

La vieille paire de fesses ramollies du sheriff est coincée entre deux chaises.

Et puis il y a aussi Mrs.Narcissa Calhoun, qui gagne sa vie à vendre des Bibles et des ouvrages de piété et fait circuler depuis deux ou trois mois une pétition dont l'objet est de renvoyer tous les nègres en Afrique...

Là-dessus un autre particulier téléphone pour dire qu'une bande d'individus piétine sa récolte. Ils font partie de la troupe qui poursuit le nègre. Si le sheriff ne fait rien, il s'en va prendre sa carabine et faire quelques pétards...

 

Sonny, lui, ne veut pas partir : il n'est jamais allé nul part ailleurs. Mais désormais il est pestiféré, personne, dans sa communauté, ne peut prendre le risque de l'aider. Quand même, il voudrait rester là où est Mammy. Une peur le saisit...que Mammy oublie de nourrir les lapins en son absence. Alors, profitant de l'obscurité, il va bourrer leurs loges d'herbe fraîche et passer la main à l'intérieur pour les caresser. Après avoir attrapé l'un des petits lapins et l'avoir fourré dans sa chemise, pour se sentir moins seul, il prend la direction d'Ernshaw Ridge... 

 

Non, décidément, le sheriff Mc Curtain n'ira pas à la pêche. Alors qu'il est déjà en route, un de ses adjoints le rattrappe : il lui faut impérativement aller voir le juge Allen, après tout il lui doit sa réelection. Le juge Ben Allen, veuf et à la retraite, a pris depuis bien longtemps la tête de la faction du parti démocrate la plus importante du comté. 

Les élections primaires (qui se tiennent au sein des partis et ont pour but de choisir les candidats destinés à les représenter) sont encore loin mais "le moment serait mal choisi pour faire des bêtises".

 

Le juge s'inquiète surtout pour la pétition de Narcisa Calhoun et pour lui le sheriff doit se rendre à Flowery Branch et donner l'impression de vouloir "attraper ce nègre." S'il met la main dessus mais qu'assez de citoyens veulent le reprendre alors il les laissera faire.

 

Il y a plein le tribunal d'hommes du parti, dont le shériff, qui comptent sur le juge pour les maintenir en fonction et ils ont tous une mise considérable dans les affaires du comté et ne peuvent pas s'offrir le luxe de laisser l'opposition les bouter dehors.

Dans la matinée le juge verra comment progresse la pétition.

Parmi les hommes qui attendent devant la ferme Barlow certains se demandent si Sonny Clark, de si bon renom, n'a pas reçu d'abord de la part de sa victime de copieux encouragements. Et comment se fait-il que Mrs. Narcisa Calhoun soit seule à témoigner du viol ? 

 

La majorité cependant est prête à croire n'importe quoi dès l'instant qu'il s'agit d'un nègre.

Dans le groupe c'est le prix du coton à l'automne qui anime la discussion : à moins de huit cents la livre, nombre d'entre eux s'en trouveront réduits à la portion congrue. A plus de dix cents, ils se nourriront comme il faut, pourront renouveler leur garde-robe et quelques pièces de leur mobilier. 

 

Shep Barlow, en fait de meurtres, ne s'en était jamais tenu à la race noire. Il a notamment égorgé un étranger, un blanc que personne ne connaissait, parce qu'il s'en était allé boire au puits sans demander la permission. L'affaire avait été enterrée.  

 

Pendant ce temps le sheriff, peu empressé de se rendre sur les lieux, a eu une idée lumineuse : il s'enferme dans l'une des cellules de sa prison et jette son trousseau aussi loin qu'il peut.

Il compte expliquer que cinq hommes masqués l'ont enlevé place du tribunal et cadenassé dans la prison sous la menace pour l'empêcher de s'immiscer dans la poursuite de Sonny Clark. Que le garçon dût payer de sa vie lui est chose haïssable, mais, du moment que la situation le menace lui-même dans son existence politique... 

 

A son réveil il se retrouve face à face à...des figures masquées ! Derrière elles, il aperçoit confusément sa femme Corra et ses deux adjoints. Mais juste avant il s'est rendu compte

qu'il n'est pas seul : une mulâtresse est étendue sur la paillasse en fasse de la sienne qui se dresse d'un bond sur son séant et se met à pousser des cris d'orfraie.


Les hommes aux mouchoirs braquent des canons de fusil : "Sheriff, s'enquit l'un d'eux, où est c'te tête de nègre de Sonny Clark ?". Mc Curtain doit faire face aux hommes armés mais aussi à sa femme : "Jefferson qu'est-ce que fait cette fille noire avec toi là-dedans ? Pourquoi n'es-tu pas allé à la pêche ?". Au final, Sonny faisant défaut, et malgré les protestations du sheriff, les hommes masqués emmènent Sam Brinson, un homme de couleur qui s'est fait boucler pour une histoire d'hypothèque sur une vieille bagnole. Un noir doit payer la note...

 

Après une difficile confrontation avec sa femme, et sans qu'il soit tout à fait sûr qu'elle ne va pas faire sa valise, Mc Curtain doit maintenant faire face à Narcissa Calhoun qui veut l'entretenir du fait que les noirs achètent d'affreuses Bibles du Jésus noir, avec des gravures qui représentent le Christ à l'image d'un nègre tout noir...et de sa fameuse pétition qu'elle veut absolument lui faire signer.

 

Mais le sheriff ne l'entend pas de cette oreille : il ne voit pas au nom de quoi il faudrait (r)envoyer tous les noirs en Afrique. Et puis (se demande un des lyncheurs plus loin dans le livre) qui donc s'appuirait tout le boulot, du jour qu'on mettrait les nègres à la porte ?

En fait Jeff Mc Curtain est très inquiet au sujet de Sam Brinson. "Je pourrais tout bonnement pas souffrir qu'il lui arrive du vilain."

 

Pendant ce temps Shep Barlow revient bredouille de sa chasse au nègre. Il est furieux de ne pas avoir pu mettre la main dessus et plus encore quand il constate que Grand-papa Harris, son beau-père, est attablé avec sa petite-fille. Il ne croit pas qu'il y ait eu viol et pense que cette particulière qui vend des brochures de piété s'est mise de mèche avec sa fille pour fabriquer l'histoire...

 

On s'en doute, l'histoire, précisément, ne s'arrête pas là. Que va-t-il arriver à Sonny ? Le mensonge de Katy restera-t-il impuni ? Mc Curtain sortira-t-il de cette affaire "propre politiquement" ? Pour le savoir il vous faudra lire le livre. 

 

Auteur de La route du tabac et Le petit arpent du bon dieu, Erskine Calwell publie Bagarre de juillet en 1940, certes un roman à thèse mais suffisamment incarné, à travers une galerie de personnages hauts en couleur, pour sublimer son sujet.

Sans jamais être démonstratif, Bagarre de juillet délivre néanmoins son message par le biais d'une narration aussi rigoureuse que vivace. C'est un petit opus de 220 pages, presque en format de poche.

Achevé d'imprimer le 6 octobre 1947 à Gentilly, publié à la NRF, le livre en est alors à sa 4ème édition en français. 

Caldwell s'exprime dans un style proche du "hard boiled", innervé par une langue parlée bien restituée par la traduction de Jean-Albert Bédé. "Le soleil déclinait rapidement, comme s'il eût ressenti une fatigue soudaine au terme de sa longue journée". Cette phrase Raymond Chandler aurait sûrement pu l'écrire. Le quatrième de couverture présente une sélection de romanciers américains où l'on trouve justement aussi bien James Cain et Dashiell Hammet qu'Hemingway, Steinbeck ou Faulkner. Ici aussi, on l'aura compris, nous sommes dans le Sud profond...

 

Christian Salmon ( Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. ), dans une tribune du Monde (25/11/2012), disait que si l'on veut forger une nouvelle lingua franca socialiste, il faut changer d'imaginaire : et, comme l'affirme Guillaume Bachelay, député socialiste, avoir le langage des producteurs, pas celui des rentiers et des boursicoteurs." Ce qui suppose de changer d'imaginaire. Roosevelt avait mandaté dans ce but des commissaires d'un genre nouveau. Ils s'appelaient ...John Steinbeck...Walker Evans...et, aurait-pu ajouter Salmon, Erskine Caldwell.

 

Aujourd'hui, on peut penser à des auteurs comme Gérard Mordillat ou Aure Filippetti, actuelle ministre de la culture et de la communication, à travers son roman autobiographique Les derniers jours de la classe ouvrière...

Je n'ai encore rien lu de ces deux auteurs mais Florence Aubenas (voir lecture en cours) avec Le quai de Ouistreham, son reportage sur la précarité salariale, se situe aussi dans la veine sociale de ces grands auteurs de l'époque du new deal. 

Pour écrire son livre elle s'est fait passée pour une chômeuse à la recherche d'un emploi de femme de ménage. Cela rappelle la démarche de Gunther Wallraff qui avait lui endossé le rôle d'un ouvrier turc en Allemagne. Son livre Tête de turc avait eu un certain  retentissement, ce qui fait de lui sans doute de lui le meilleur candidat à la succession de Steinbeck et consorts...Oui, mais il n'est pas français... 


Revenons un instant à Caldwell : "D'aspect inconnu, le paysage qui l'entourait était calme et pacifique. De légers flocons de brume s'exhalaient du sol humide de rosée et flottaient à la dérive sur les terres en friche. Comme Jef contemplait le spectacle de l'aube, un pivert, tout seul, se mit à marteler gaiement le tronc mort et dénudé d'un sycomore."

Tag(s) : #Journal de lecture

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