Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La commémoration un peu trop discrète des cinquante ans de la mort de Boris Vian Boris Vian, 50 ans déjà m'avait donné l'envie d'extraire de ma PAL ses Chroniques de Jazz, rassemblées en 1967 par Lucien Malson et rééditées en 10/18 en 1971.

On peut, si l'on veut, lire cette chronique, un peu longue je m'en excuse, en écoutant Boplicity, un titre de Miles Davis que Boris Vian a pu entendre en live à l'époque...
 
Ces chroniques sont pour l'essentiel des revues de presse publiées dans Jazz Hot de 1947 à 1958.
Rappelons en préambule que Boris vian a lui-même été musicien de jazz, jouant de la trompette et de la trompinette, sa version abrégée, dans un style proche de celui de Bix Beiderbecke et aussi chef d'orchestre avant de devenir conseiller artistique chez Philips puis chez Barclay.

Si l'ordre chronologique n'est pas respecté ici c'est parce que Malson a regroupé les chroniques par thème...

En novembre 48, débordant du cadre stricte de la revue de presse, il s'étonne de ce que " les joueurs d'harmonica sont admis à faire partie de l'Union des musiciens. Avis aux détracteurs de cet instrument horrible. Pourquoi pas le sifflet à quatre sous ? ".  Stevie Wonder, un peu jeune à l'époque, ou Jean Jacques Milteau (même aĝe) auraient apprécié ! Plus tard il évoquera dans une chronique le grand harmoniciste belge Toots Thielemans, ce qui montre qu'il n'était plus alors complètement imperméable à l'instrument.  
BV accorde une large place au revues en provenance des Uhessa comme Down Beat. En décembre de la même année la revue publie un droit de réponse de Norman Granz, réalisateur du Jazz at the Philarmonic, vivement attaqué dans un numéro précédent : "Je suis le seul organisateur dont les contrats contiennent une clause de non-discrimination raciale...".
Ce qui prouve à contrario que cette discrimination entre musiciens noirs et musiciens blancs était la règle...

En mars 49 BV appelle de ses voeux la création d'un "système de dépôt légal pour le disque". Pourtant celui-ci existait déjà depuis 1938...En fait il souhaite plutôt l'existence d'un domaine public tel qu'il existe pour le livre : cinquante après la mort de l'auteur l'ouvrage tombe dans le domaine public. Ce qui permet à un éditeur de rééditer Les Misérables par exemple sans payer de droits...
 En juin 49 on trouve une allusion à Hugues-le Père. Tout au long de ces chroniques on retrouvera les traces, parfois encore fumantes, de la controverse qui opposait alors Hugues Panassié, le "Pape" du jazz en France à l'époque, grand défenseur du jazz traditionnel et opposé à cette modernité (le bebop) que BV défend lui bec et ongles. 

En février 52 BV revient sur la nécessité de pouvoir servir au public "s'il le demande l'oeuvre complet de Duke Ellington ou de Fat's (Waller)" qui font partie du "patrimoine musical humain". Il est intolérable ajoute t-il que "parce qu'un monsieur ne veut pas represser un disque on ne puisse plus jamais entendre ce disque. En somme, vivent les pirates; comme dans les films en technicolor c'est eux qui sont sympa". Eh oui le piratage ça ne date pas d'hier et d'Internet !

BV dans ses chroniques et ailleurs ne défend pas seulement la cause des noirs et dédie à Panassié pour qui "il n'y a pas de préjugé antisémite au U.S.A." cet extrait de l'autobiographie d'Artie Shaw : "...voilà j'étais là, un Juif, avec tout ce que ça signifiait, que ça me plaise ou non, et je resterai un Juif toute ma vie durant, jusqu'au jour de ma mort".
BV rappelle ensuite qu'Artie Shaw s'appelait en réalité Arshwsky et avait préféré changer son nom.

Dans DB Norman Granz indique que lors de "sa dangereuse tournée parmi les indigènes d'Europe" (la formule est de BV bien entendu) il n'y eut que 2 manifestations de racisme (son orchestre est "mixte") : de la part de 2 soldats et d'un serveur américains...

En janvier 1953 BV évoque les "rythm and blues", "c'est à dire les disques qui ont remplacé les "race records" et qui ont "quelque chose" que les autres disques n'ont pas. Ces disques annoncent l'arrivée prochaine de ce que l'on appellera la "Soul" dont certains datent la naissance de 1954 avec les disques d'un certain...Ray Charles !

En décembre 1954 on apprend, avec regret, que BV n'aime pas Dave Brubeck qui "va se faire 100 000 dollars cette année".  Eh bien nous on aime ! Un de mes plus grands souvenirs de concert est justement celui donné par Brubeck (80 ans passés) et ses sbires, guère beaucoup plus jeunes, au Festival de jazz de Paris il y a une petite dizaine d'années.

En juin 56 BV parle d'un disque qui raconte "comment Emmet Till à 14 ans a sifflé d'admiration sur le passage d'une femme blanche et comment les Blancs sont venus le chercher chez son oncle l'ont emmené dans une grange et l'ont battu à mort". Ce lynchage horrible a fait l'objet d'un documentaire que l'on a pu voir récemment en rediffusion sur Arte.

BV cite un "petit marrant nommé Asa Carter secrétaire du Concile des Citoyens blancs de l'Alabama Nord" qui condamne le "rock and roll" en déclarant "qu'il est encouragé comme moyen de rabaisser l'homme blanc au niveau du noir". Eh oui c'est bien de cela que (p)Elvis Presley a été coupable  !

"Passons à l'Amérique pour commencer, ça va les consoler de bip-bip (c'est le signal qu'émettait le premier satellite russe lancé à la barbe des américains) bien que l'on puisse dire aux Russes que longtemps avant eux les USA avaient trouvé le be-bop (!).

En janvier 54 BV mentionne la couverture d'un magazine suédois où "François Mauriac  en couronne de laurier (...) sourit de toutes ses dents les doigts crispés sur un superbe saxo-ténor...". Il ajoute, fielleux, "on sait que depuis le prix Nobel Mauriac passe sa vie en Suède pour essayer d'avoir le Nobel tous les ans (ça fait beaucoup d'argent)."...

Vian n'aime pas tellement le jazz "blanc" mais il apprécie "deux superbes pépées en première page de DB - et c'est juste le jour de mon anniversaire". Et il n'est pas insensible non plus aux charmes d'une certaine Marylin...

En avril 48 BV met les choses au point : "...car je maintiens, puisque je suis raciste, que jamais les Blancs n'égaleront les Noirs en matière de jazz...". Là encore on peut ne pas partager ce point de vue, plus défendable à l'époque. Aujourd'hui il est difficile de nier qu'il existe et qu'il a existé d'excellents musiciens blancs. Qu'on songe seulement au pianiste Bill Evans.

En février 1951 il égratigne le chanteur Mel Torme, pour Vian c'est de la musique de chambre (avec dame). Il est vrai que Torme était plus un crooner qu'un chanteur de jazz. Mais nous on aime bien quand même. "Le mal (le fait que les journaux spécialisés "débordent") vient de ce que la musique populaire américaine est comme le jazz une musique à 4 temps".

En avril 51 BV, après avoir entendu l'orchestre du trompettiste Dizzy Gillespie, dit son goût pour "ces grosses usines à swing qui constituent - à notre avis - le summuù du jazz (chacun son goîut pas). " Nous on préfère les petites formations. Solos Duets and Trios de Duke Ellington par exemple c'est épatant ! (comme dirait Boris).

A l'époque les musiciens, mais aussi à l'occasion les critiques et même parfois le public, n'hésitaient pas à se bagarrer en cas de désaccord. BV signale en mars 52 qu'Oscar Petifford lors d'une tournée en Corée (pendant la guerre du même nom) "sest flanqué la tripotée avec son guitariste Skeeter Best...".

Panassié est très fan du clarinettiste Mezzrow qui serait "le dieu blanc de Harlem", tandis que dans ses chroniques BV ne manque jamais de flèches pour le descendre en flammes (si on peut dire !).
En octobre 52, par exemple, il l'appelle par dérision "le célèbre clarinettiste noir"...

En juin 53 BV déplore la mort de son ami l'immense guitariste de jazz Django Reinhardt. Il essaie de se consoler avec cette définition de l'opéra trouvée dans Music Views : "L'Opéra c'est un endroit où un type reçoit un coup de poignard dans le dos et se met à chanter au lieu de saigner." (!)

En juillet août 53 on apprend que BV n'aime pas non plus beaucoup le jeu du jeune trompettiste blanc Chet Baker même s'il apprécie parfois ces propos : "Trop de gens et surtout son ex-femme, ont dit à Gery Mulligan qu'il était un génie. Il se balade avec l'impression d'être ce qui est jamais arrivé de mieux au jazz...".

En octobre, après avoir affirmé à son ami critique américain Nat Hentoff que "Brubeck , c'est emmerdant comme la pluie", il nous apprend que dans leurs opinions les un sur les autres, les musiciens "sont encore plus vaches que les écrivains entre eux". Il sait de quoi il parle !

Le Jazz Journal de novembre 53 remarque qu' "une des choses étranges du boom des disques "Rhythm and blues" (aujourd'hui R'n'B) c'est la rentrée en scène du saxo-alto..." qui "semble avoir accaparé le marché entier des solos de saxo dans le monde du jazz ". Oui mais qu'est-ce que ça sonne bien un sax ténor !

Boris Vian est un inconditionnel de Billie Holiday. En février 54 il décrit avec talent "la voix de Billie, espèce de philtre insinuant (...) Voix de chatte provocante (...) elle frappe par sa flexibilité, sa souplesse (...) en vérité elle n'est comparable à aucune autre chanteuse (...) il y a dans sa façon de chanter quelque chose d'ironique (...) qui élimine de ses enregistrements tous les éléments sentimentaux et vulgaires..."

En novembre il nous dit que "le concert n'est pas l'ambiance rêvée pour le jazz". Bien sûr ! L'écrin rêvé pour le musicien de jazz c'est le club de jazz...
En novembre encore mais 55 il s'exprime au sujet du pianiste virtuose Art Tatum "extraordinaire exécutant mais créateur qui n'arrive pas à la cheville d'Ellington pour ne citer que lui". Je me souviens avoir dit la même chose à un ami il y a plus d'une vingtaine d'années...L'autre jour j'ai lu que je-ne-sais-plus-qui, qui envisageait de devenir pianiste de jazz, à laissé tomber le jour où il a entendu jouer Tatum...(mais il a quand même réussi dans un autre domaine !).

Le mois suivant BV affirme qu' "on est rarement surpris par l'audition directe d'un musicien quand on le connait en disque". Peut-être, mais à l'inverse quand on découvre un musicien sur scène (je pense par exemple à la fois où j'ai découvert l'accordéoniste (eh oui) de jazz Daniel Mille puis écouté ensuite en disque) on a beaucoup de mal à retrouver à l'écoute du disque l'émotion ressentie alors.

En mai 48 BV se range résolument du coté de ceux qui veulent "trouver du nouveau au lieu de ressasser pour la 9000e fois des chorus inventés par d'autres".

"Le secret du bop c'est qu'on gardait le thème directeur dans sa tête". C'est le secret du jazz tout court, non ? (10/51). Lorsqu'on a plus le thème en tête on fait du free...

En novembre 53 BV, répondant à un lecteur, rend indirectement hommage à Panassié son "pire ennemi" : "Panassié (lui) il a boulonné comme un sauvage sur le jazz...".

A l'époque l'Olympia était fréquemment (?) le cadre de bagarres entre clients (BV cite un article de Témoignage que lui a envoyé un lecteur) : "M Coquatrix refusa de porter plainte (...) S'il faisait mettre en prison sa cllentèle qui viendrait derechef peupler son music-hall ?". Et on dit qu'on vit une époque violente ?

En septembre 56 BV conseille à Berta Wood du Jazz Journal "l'achat d'un marteau penumatique. ça swingue dur, ça ne loupe pas un temps et c'est sonore."

En juillet-août 51 BV cite Panassié : "Je ne conçois pas de musique sans danse, ne serait-ce qu e chez l'auditeur une sorte de danse intérieure". Vian n'est pas d'accord avec ça et demande si les nombreuses marches funêbres du répertoire donnent tellement envie de danser...

En novembre 54 réagissant une fois de plus à des propos du "Président" (du Hot Club de France) Panassié, Vian indique que le "Noir d'Amérique est maintenant beaucoup plus américain que noir au sens bucolique où l'entend notre distingué président". Vian veut surtout dire par là que des progrès substantiels ont été fait dans le domaine des droits civiques...

En mars 54 il signale qu'il existe dans un livre de James Jones "From here to eternity" des pages consacrées à Django. Il s'agit de l'auteur, entre autres, de Tant qu'il y aura des hommes et de la Ligne Rouge, tous deux adaptés à l'écran.

Bien qu'il ait été le premier en France à écrire des (parodies de) Rock and Roll (chantées par son complice Henri Salvador), BV n'aime pas tellement cette musique et se réjouit en décembre 56 de cet extrait du Melody maker à propos d'Elvis Presley : "...industrie musicale qui s'abaisse jusqu'à satisfaire la demande d'un public juvénile dément, au détriment de la masse de ceux qui veulent encore écouter des chansons chantées sans fausses notes et proprement".

En BV s'en prend une fois de plus à sa tête de turc favorite Milton Mezzrow. On signale à Toulouse l'arrivée du célèbre musicien noir américain."il (Mezzrow) explique (d'après BV) à qui veut l'entendre qu'il s'est fait légalement transformer en Noir." (?!)

Après James Jones (plus perspicace), c'est l'écrivain italien Curzio Malaparte qui se mèle de jazz : "...je ne serais pas étonné que l'avenir du jazz soit lié davantage au jazz russe qu'au jazz américain". BV commente avec son humour fracassant : "C'est hélas ce qu'on se dit en voyant le succès remporté actuellement par Vladislas Mezzrow qui a inventé le jazz à Odessa en 1884." (12/51)

 A l'époque la "médecine" ne juge pas toujours favorablement le jazz : "Et le jazz peut être en partie responsable des refoulements et des psychoses qui ravagent notre univers. Qu'un docteur Kinsey nous prouve le contraire". Ce n'est bien sûr pas BV qui parle, il ne fait que rapporter un propos qu'il juge sidérant. Le docteur kinsey avait été l'auteur d'un célèbre rapport sur la sexualité des américains...

Plus encore que la fin de l'histoire (Francis Fukuyama) la mort du jazz a été maintes fois annoncée : "Périodiquement, le jazz rencontre comme ça un bon croque-mort qui se fait un plaisir de le pousser dans le trou noir; mais le jazz est plus léger que l'air et réussit toujours à surnager".
Septembre 55. 54 ans après jazz toujours pas mort !

Lorsque que Kid Ory et son orchestre sont attendus à Mulhouse, le personnel du service d'ordre des soirées de catch est mobilisé. "Notre Bruno Coquatrix lui-même n'avait pas encore trouvé ça pour l'Olympia !..." commente Boris Vian en novembre 56.

Pour finir (enfin) BV déniche en avril 58 la définition d'un instrument en usage au Laos, le Khon, "espèce d'orgue ayant des tuyaux en bambous. Eh ben, ça fait pas mal d'années que je traite des gens d'orgues du Laos sans m'en être jamais douté..."

Une dernière petite chose : qui est l'artiste noir sur la photo à coté de Boris Vian ?
J'ai déjà donné un indice...


Miles Davis bien sûr ! (je fais le malin mais je l'aurais pas su sans la 4ème de couv...)

 
Tag(s) : #Journal de lecture

Partager cet article

Repost 0