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Lorsque  j'ai demandé à une libraire du rayon philosophie de la Fnac où je pouvais trouver le dernier livre de Jacques Marseille, elle m'a clairement fait comprendre, tout en m'indiquant la bonne direction, qu'elle désaprouvait et l'auteur et le livre.
J'ai dis merci et rétorqué que moi au contraire j'adhérais pleinement aux propos de l'auteur.
En réalité j'avais juste entendu une fois JM à la radio et fait un tour sur son site link.

J'avais été suffisamment accroché cependant pour acheter le livre neuf et non d'occasion comme à l'accoutumée.

Pourquoi une telle défiance à l'égard de JM ? Ces thèses il est vrai provoquent la polémique.

Le titre annonce la couleur : L'ARGENT DES FRANÇAIS Les Chiffres et les mythes. Programme réalisé en 321 pages qui s'achèvent sur une...Utopie, prolongée par 68 pages de notes et d'annexes.

Historien et non économiste JM préfère le long terme au court terme.

On pourrait penser que le livre est sorti trop tôt, que les délais qu'imposent écriture et édition ont empêché l'auteur de prendre la pleine mesure de la crise actuelle.
Bien au contraire il en tient compte et donne comme titre à son introduction " Au secours ! Zola revient ".
Il montrera d'ailleurs plus loin que Zola avec son "misérabilisme" n'avait pas forcément toujours raison...
Est-ce que la crise remet vraiment en question un siècle de croissance ininterrompue ? Est-ce que les "nouveaux pauvres" vont envahir les  faubourgs de nos villes ? 

Jacques Marseille commence par réhabiliter François Guizot, ministre de Louis-Philippe dont l'injonction "Enrichissez-vous !" a fait croire aux Français "qu'économie de marché fait toujours bon ménage avec accroissement des inégalités".
Pour Guizot en fait le progrès devait consister à "apprendre aux citoyens l'usage des droits sociaux et politiques établis par la révolution de 1789".
Il estimait qu'entre les "privilèges de l'ancien régime et l'égalitarisme hérité de la Terreur, il devait y avoir place pour une société fondée sur la raison, le travail et l'épargne" et qu'entre le "prolétariat" et les "possédants" il y avait place pour les "classes moyennes" dont l'enrichissement devait seul permettre d'établir un régime politique garant des libertés. 

C'est exactement ce qui c'est passé ! Enrichissement et démocratie politique ne pouvaient qu'aller de pair...
Depuis l'époque de Guizot le pouvoir d'achat des Français a été multiplié par 15 et ils vivent aujourd'hui près de quarante ans de plus...
En 1975 Le Nouvel Observateur lançait une grande enquête qui devait révêler que " les riches deviennent plus riches, les puissants plus puissants et les pauvres plus pauvres encore ".

Pourtant en 5 ans le salaire annuel ouvrier avait augmenté de 25 % et même doublé depuis 1955 !
La part du travail dans la valeur ajoutée totale, qui mesure le partage du "gâteau national entre les "capitalistes" et les "travailleurs" était passée de 68 % en 1955 à 71,4 % eb 1975.
Et la part des 1% des salariés les mieux payés était passée de 9,1 % en 1947 à 6,3 % en 1975.
En clair : les inégalités s'étaient considérablement réduites.

Toute la difficulté est de réconcilier les " statistiques et les représentations ".
JM émaille son livre de nombreux de "parcours de vie", certains remontant au XIXème siècle,  qui ont bien sûr tous tendance à apporter de l'eau à son moulin. Il s'agit toujours de foyers qui d'une manière ou d'une autre se sont enrichis.
Malhonnêteté intellectuelle ? En fait cela permet surtout de comprendre que l'économie de marché, dès le XIXème siècle, a permis à beaucoup, même à des paysans, de saisir des opportunités, d'améliorer leur niveau de vie et de "monter" dans l'échelle sociale, par exemple en "plaçant" une partie de leur argent.

Eh oui la Bourse n'est pas une invention récente !
On apprend beaucoup dans cet ouvrage, par exemple que la loi autorisant l'édification d'habitations à bon marché (HBM, ancêtre des HLM) date de 1894.

Comment expliquer la "Belle Epoque" qui a vu son taux moyen de croissance exploser entre 1892 et 1913 ? Par la mondialisation ! Déjà à l'époque ? La mondialisation, ça ne date pas non plus d'hier. Il y a en fait eu plusieurs mondialisations.

Tous les pays ont vus leur PIB s'accroître. Les capitaux placés à l'étranger dégagent des excédents considérables comparable à ceux de "notre" mondialisation.
Le socialiste Jean Jaurès lui-même admettait le principe : " Je ne suis pas opposé de parti pris à tout placement de capital français dans des pays étrangers...Il est impossible et aussi sans doute ne serait-il pas bon d'interdire aux capitaux français à l'heure où le monde entier est en travail et en croissance économique, de participer à ce mouvement".

En plus les travailleurs n'ont pas à s'en plaindre : 312 francs (1092 €) de plus par an entre 1893 et 1913 !  En 1902 il est devenu pratiquement impossible de trouver du "pain noir", ce symbole de la pauvreté !
Par contre en France la "fée électricité" tarde à s'introduire dans les foyers, cabinets de toilettes et salles de bains sont fort rares. Les Français dépensent plus en boissons que pour leur logement !

Pendant les Trente Glorieuses (après 1944) on ose enfin toucher à la monnaie qui auparavant devait à tout prix restée forte. Il y a urgence. La France au sortir de l'occupation est revenue un demi-siècle en arrière !
C'est l'inflation (la hausse des prix) qui allait accompagner et permettre "la hausse la plus massive de pouvoir d'achat que les Français auront connue dans leur histoire".

En ce qui concerne la "pierre", Céline, dans Mort à Crédit, paru en 1936, décrit l'insalubrité et la vétusté des logements parisiens.
Pourquoi un tel délabrement ? En 1935 les "méchants" propriétaires avaient pris l'engagement  "de ne plus faire aucune construction, aucune amélioration, de ne plus commander de travaux d'aucune sorte ".
En fait l'explication vient de la dégradation phénoménale de la valeur du parc immobilier pendant un demi-siècle. On a pas envie d'entretenir ce qui n'a plus de valeur...Les loyers, trop bas, ne rapportaient plus et donc les propriétaires n'entretenaient plus leurs biens.
Les charges fiscales portant sur la propriété bâtie, trop lourdes, ramenaient la rentabilité nette des immeubles à 1 % !
La protection du locataire au détriment du propriétaire a été désastreuse, en "supprimant" le marché, et c'est l'ensemble des Français qui en a pati, conduisant à la situation contre laquelle s'est insurgée l'abbé Pierre en 1954.

La hausse récente des prix de l'immobilier n'a en fait été qu'un phénomène de "rattrapage" légitime.

Quand à la hausse de la Bourse c'est sous la présidence de...François Mitterrand qu'elle s'amorce.
Les socialistes au secours du capital ? Il faut se souvenir qu'en 1913 déjà sur 260 milliards de francs de fortune privée 110 milliards étaient investis en valeurs mobilières.
Dans Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles Blaise Cendrars écrivait la même année : "...Quoique les bulletins de la Bourse soient notre prière quotidienne...". Cette citation ne se trouve pas dans le livre de JM, celle-là c'est moi qui l'ai trouvé. Il faut dire que Cendrars est sans doute mon poète préféré.
La libéralisation de l'économie des années Mitterrand s'inscrit dans une histoire longue qui démontre, à l'inverse de tous les clichés, que les Français ne sont pas "culturellement et génétiquement hostiles à la finance et à l'actionnariat". Les Français retrouvent aujourd'hui les réflexes d'une époque qui les avaient enrichis. 

En ce qui concerne la pauvreté, en 1970 le taux de pauvreté monétaire était de 18 %. Il est de 13 % aujourd'hui.
Encore une fois comment réconcilier les statistiques et les perceptions ? 
JM nous donne un exemple assez frappant.
Imaginons un pays où tous les salariés seraient Capésiens (enseignants du secondaire). Les plus riches d'entre eux gagneraient 2,2 fois ce que gagnent les plus pauvres.
Explication : le salaire du capésien débutant est de 1310 euros nets et en fin de carrière de 2930 euros.
Ces 2,2 fois représentent un peu moins que l'écart qui sépare les 10 % de Français les plus riches et les 10 % de Français les plus pauvres. Autrement dit l'inégalité des revenus en France est peut- être davantage due à l'âge qu'à la simple distribution des salaires et des autres revenus !  

Si l'on distribuait équitablement les revenus déclarés au Fisc en 2007 on distibuerait un peu moins de 22000 euros à chaque ménage or en moyenne les 10 % de ménages les plus pauvres ont perçus 12000 euros (après impôts et prestations sociales) et les 10 % les plus riches un peu plus de 48000 euros.
" Un écart qui pourrait faire écrire que la France est devenue (...) une démocratie sociale modèle dont les écarts de revenus seraient dans leur presque totalité liés à l'âge".

Il existe en revanche des inégalités qui ne doivent rien aux turpitudes du capitalisme ou de la mondialisation. Ainsi pour un euro cotisé une ouvrière qui a élévé deux enfants touchera à la retraite un peu plus d'un euro tandis qu'un modeste employé de la Banque de France touchera 1,80 euros et un cadre de la SNCF, 3,20 euros.

Ces inégalités sont devenus intolérables alors que  l'espérance de vie dépasse les 25 ans, pour les plus chanceux ou les plus privilégiés.
 
Les inégalités au sein de l'Education nationale sont, elles, moins dues à la différence des revenus qu'à la connaissance des réseaux.
Ceux qui permettent par exemple d'échapper à la Carte scolaire.

L'école, c'est en théorie l'égalité des chances. En pratique notre système éducatif  " rappelle de manière caricaturale l'ancien régime..la noblesse ce sont les grandes écoles d'ingénieurs et de commerce, les écoles normales supérieures et l'ENA, le clergé regroupe...Science-Po, quelques universités avec un statut dérogatoire comme Paris-Dauphine...le tiers état rassemble plus des deux tiers des étudiants et regroupe les universités et les IUT ".

En effet si 22,5 % des étudiants sont issus des catégories populaires, ils étudient malheureusement dans les établissements les " plus mal traités des pays de l'OCDE". Un étudiant coûte 6700 euros par an contre 10170 pour un lycéen et 13760 euros pour un élève en classe préparatoire ! Voilà pourquoi le fils d'ouvrier court à l'échec.

JM va très loin et va se faire de nouveaux ennemis en avançant que la ligne de force du XXème siècle c'est bien la paupérisation absolue des plus riches ! Ce que Gracchus Baboeuf avait rêvé, l'économie de marché l'a réalisé. 
 
Depuis les années 90 les revenus les plus modestes ont augmenté plus vite que les autres grâce à l'augmentaton du salaire minimum.
Revers de la médaille : cela a contribué à "smicardiser " la société française et à déprimer les classes moyennes.
Laissées en déshérence elles ne bénéficient pas des avantages réservés aux plus pauvres et ne sont pas non plus assez riches pour bénéficier des niches fiscales.

Et les aides ont parfois des effets pervers. Les bailleurs ayant affaire à des locataires à faibles ressources ont tendance à répercuter l'intégralité de l'aide personnalisée au logement sur le prix du loyer. Après tout c'est la collectivité qui paye !

" L'effet naturel du commerce est de porter à la paix" écrivait Montesquieu. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes et ne se feront donc pas la guerre. C'est le "doux commerce".

L'argent fait-il le bonheur ? La réponse est non en France plus qu'ailleurs.

Le score moyen de satisfaction est reté à peu près constant malgré l'augmentation spectaculaire de la richesse des pays développés. La principale  explication tient au fait qu'on s'habitue très vite à un niveau de vie élevé et qu'on veut toujours plus !

La frustration est d'autant plus vive que les diplômes ne "payent" plus et que la mobilité sociale est en panne.

Est-ce que le bonheur ne serait pas dans l'inflation ? On a vu que l'extraordinaire élévation du niveau de vie pendant les 30 glorieuses est allé de pair avec une inflation importante. Qu'importe que les prix montent si les salaires augmentent encore plus vite ? L'inflation, ce formidable impôt négatif avant la lettre, apparaît comme le prix à payer pour assurer une croissance forte.

L'auteur admet que l'ascension sociale est aujourd'hui bloquée. La désinflation décourage le rêve de propriété et n'est pas un gage de stabilité sociale

La spéculation elle a de tout temps favorisé le brassage social. Au 18ème siècle on a vu des cuisinières aller à l'Opéra mieux parées que leurs patronnes !

L'inflation (et la baisse des taux d'intérêt) a toujours permis  à l'Etat de se libérer de sa dette et de se lancer dans une politique de grands travaux.

JM montre que lorsqu'en juillet  le prix de l'essence est monté à 1,41 €, l'essence était tout de même moins cher qu'en...1973 !

Les indices de prix ne sont pas toujours très parlants. L'indice MacDo (comparer le prix du big mac au salaire horaire dans les 120 pays où on le vend) lui a l'avantage d'être une mesure en prix réels qui permet des comparaisons internationales.

Il permet par exemple de se rendre compte que les chinois ne sont pas aussi mal payés qu'on veut bien le dire et ont en fait le même niveau de vie que les Français de...1960 ! Cet indice révèle en outre que les riches sont moins riches qu'on le dit et les pauvres moins pauvres qu'on le dit.

Marx soutenait dans le Capital que les travailleurs, seuls créateurs de la richesse, étaient voués inéluctablement dans un régime capitaliste, à une condition misérable. Le communiste Kautski, 30 ans après sa mort, essaye de rectifier le tir et suggère que le capitalisme est capable "d'élever la capacité de consommation". Cela lui vaudra d'être considéré comme un renégat.

La salaire perçu ne tient pas compte de la formidable dépense différée que représentent les dépenses de santé et le paiement des retraites payées par les charges salariales et patronales.
La question du "prix de la vie" devient cruciale.

Plus avant JM nous raconte La vie fabuleuse d'Olivier B, facteur à Neuilly-sur-Seine. Avec sa campagne ils gagnent 1200 et 1400 euros nets par mois. "Capitalistes" avisés ils ont acheté à l'époque où l'immobilier était au plus bas en 1999 un appartement de 55 m2 dans le 18ème arrdt.
Ils remboursent 890 euros par mois mais en 2014 quand leur logement sera  payé, ils seront millionnaires en francs ! L'économie de marché administrée par l'Etat-providence leur a plutôt bien réussi...  

L'ISF, l'impôt des riches, est rebaptisé Incitation à Sortir de France par Jacques Marseille. En effet la mise en place de cet impôt (et avant de l'IGF) s'est accompagné d'une évasion fiscale importante : 130 milliards d'euros de capital sont sortis du pays en 1997 et 2006.

Les salaires de ces "riches" génèrent déjà 25 milliards de cotisations sociales et 5 milliards d'euros de TVA. Les expatriations font de l'ISF un impôt à rendement fiscal négatif.

Quand aux niches fiscales qui permettent à ces mêmes riches de réduire considérablement le montant de leur impôt sur le revenu, on ne se rend pas assez compte que c'est aussi pour l'Etat une manière de faire payer par les riches ce qu'il ne peut plus financer.
Ainsi de la déduction pour investissement dans les DOM : L'Etat n'investit pas outre-mer, il laisse les riches le faire à sa place. Ce ne sont pas les békés qui possèdent "tout" à la Guadeloupe ou en Martinique mais bien plutôt les bénéficiaires héxagonaux de cette attrayante niche fiscale.

Quant au bouclier fiscal, tellement attaqué, on apprend avec surprise que 194 136 pauvres devraient pouvoir en  bénéficier !
L'impôt progressif est un leurre et la France a d'ailleurs préféré l'efficacité aux grand principes : l'essentiel des prélèvements en effet est constitué des impôts indirects sur la consommation (la TVA) et des impôts proportionnels sur les revenus (la CSG).
Je passe sur les impôts locaux également dignes d'Ubu au premier rang desquels on retrouve la si décriée, et à juste titre, taxe professionnelle...

Au final vouloir faire payer plus que proportionnellement  les riches a surtout contribué à pénaliser les pauvres.

Certains voient dans la "flat tax" la solution : un impôt qui ne serait pas découpé en "tranches", proportionnel et à taux unique : 20 %.
On en profite pour supprimer l'impôt sur le revenu (plus de niches fiscales !) et on se contente d'augmenter la CSG.

Outre la flat tax l'auteur, et bien d'autres avec lui, propose une augmentation de la TVA de 19,6 à 25 %, allégée à 2,5 % sur la consommation des produits de première nécessité.

L'auteur fidèle à sa méthode mesure les effets de ces changements sur 4 salariés dont les cotisations sociales, grâce à la flat tax et la TVA augmentée, seraient diminuées de moitié.   

Contre toute attente et malgré ce qui précède l'auteur s'insurge contre les patrons dont la rémunération à base de stock options, de parachute dorée et de "chapeau" (retraite supplémentaire) a " explosé " ces dernières années.

Il rappelle que Rockfeller estimait qu'un PDG ne devait pas percevoir plus de quarante fois le salaire de l'ouvrier de base. Aujourd'hui c'est plutôt 400 fois ! Il propose que les grands patrons ne soit plus salariés de leurs entreprises...

Pour finir Jacques Marseille nous propose une utopie : supprimer purement et simplement toutes les aides sociales (et les retraites et les indemnités de chômage) et verser à la place 750 €  à tout Français âgé de plus de 18 ans et 375 € euros de la naissance à la majorité.

A charge pour chacun de prendre en charge sa propre retraite. Les 750 euros permettront de placer chaque mois une certaine somme de manière à financer la future retraite.

Oui, c'est ce qu'on appelle la retraite par capitalisation. L'expérience montre que de cette manière les Français percevraient davantage à l'heure de la retraite. 

C'est ce qu'on appelle l'allocation universelle ! Je suis pour !
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