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D'acier

Avec son premier roman D'acier (2010) Silvia Avallone, se place d'emblée dans la lignée de Pasolini et on pourrait presque voir sa chronique du début des années 2000 comme une adaptation contemporaine des Ragazzi (1958).

A l'instar de son illustre prédécesseur elle s'intéresse aux gens de peu, ouvriers sidérurgiques, ménagères, parmi lesquels elle a grandit, à Piombino, ville industrielle sur le littoral Toscan d'où l'on peut voir au loin, sans jamais pouvoir s'y rendre, l'Ile d'Elbe qu'un certain Napoléon Bonaparte arpenta.

On est presque étonné de lire que certains personnages ont des téléphones portables ! Il a fallu un moment pour m'habituer à son écriture, toute de phrases courtes et sèches dans le style direct, mais après un temps on devient vite accro à sa musique. " Pour beaucoup, cette plage était nulle parce qu'il n'y avait pas de cabines, que le sable s'y mêlait à la rouille et aux ordures, que les égouts passaient au milieu, il n'y avait que la racaille pour y aller et ceux de la via Stalingrado."

Lorsque les deux héroines adolescentes (les ragazza) Anna et Francesca entrent au lycée - pas dans le même - quelque chose se brise. Dans leur relation d'abord mais aussi dans le roman, où alors c'est moi qui décroche ?

Quoiqu'il en soit Silvia Avallonne trouve les mots justes pour évoquer l'usine (la Lucchini) et ses jeunes ouvriers :

- "Ils étaient au milieu d'un terrain vague à l'herbe sèche, une steppe comprise entre les bobines de fil machine et la tour noire du quatrième haut fourneau, Afo 4 (...) Alessio transpirait, respirait du plomb, maudissait les mille cinq cent trente-huit degrés de la température de fusion du métal. Près de lui passaient les poches incandescentes. A trop s'approcher, les vêtements pouvaient prendre feu. (...) il marchait d'un pas rapide, brûlant l'eau et les kilomètres dans la chaleur de la ville parallèle...dans ce luna-park rouillé, à moitié démantelé maintenant.

Mais il y avait encore trente ans, vingt mille personnes travaillaient là, le marché était en pleine expansion, l'Occident qui reproduit son monde et l'exporte...Certaines branches de l'usine mouraient, on faisait sauter cheminées et hangars à la dynamite. Tout partait en couilles. Mais eux, les ouvriers de la septième génération, ils rigolaient bien, à chevaucher leurs bulldozers comme des taureaux, transistor à fond la caisse, une amphète sous la langue."

- la cité : "Anna y était née, mais elle voyait bien que les papiers gras, les mégots et quelquefois les seringues par terre, ça n'était pas bon signe. Que tout le monde pissait sous les piliers : les chiens, les enfants, les toxicos...Mais cracher sur tout ça, c'était comme se cracher dessus."

- le port : "Sur les quais du port pendant ce temps s'empilaient des caisses de poulpe, de bars, de daurades. Les pêcheurs faisaient le comptage à voix haute et le poisson encore à moitié vivant devenait marchandise."

L'auteure a étudié la philosophie et cela transparait parfois mais son propos est toujours incarné dans des corps et dans la langue parlée des dialogues.

Comme nous sommes au début des années 2000, le 11 septembre ne tarde pas à s'inviter à la fête : "Mais ça n'avait aucun sens, cette chose qui arrivait de l'autre côté du monde. En dehors du monde, peut-être. Alessio et Christiano se regardèrent. Tous se regardaient maintenant, incrédules, tandis que les Américains hurlaient comme des bêtes et que les gratte-ciel avaient disparu."

Finalement, après bien des drames et des péripéties, Anna et Francesca "iraient nager à l'île d'Elbe. Comme les Allemands, comme les touristes de Milan ou de Florence."

Quant est-il de l'incipit ? Des premiers mots du texte ? Comment l'auteure accroche-t-elle le lecteur ? On pourrait penser que ce genre de question est réservée aux best-sellers, aux polars...Comment un véritable écrivain pourrait-il s'abaisser à ce niveau ? Pourtant force est de constater que la question se pose : on pourrait d'ailleurs reprocher à la première page du livre de Silvia Avallone de flatter les bas instincts de son lecteur. Le père d'Anna l'observe de son balcon avec des jumelles, elle batifole sur la plage avec Francesca et il n'est pas insensible aux charmes tout juste éclos de sa fille...D'autant que cette thématique n'est vraiment reprise par la suite même si on comprend qu'Anna doit filer droit, à l'interdiction de mettre du rouge à lèvres, etc. (à suivre).

Et s'agit-il de littérature ouvrière ou prolétarienne ? Comme beaucoup d'autres auteurs, si Silvia Avallone est d'extraction modeste, elle a pu "s'élever" dans l'échelle sociale. Elle excelle en tout cas dans ses descriptions charnelles de l'usine et la peinture de ses personnages, hommes, femmes, adolescents de Stalingrado.

Tag(s) : #Journal de lecture

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