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Pour une juste cause - Vassili Grossman

L'ex-KGB vient seulement de rendre le manuscrit de Vie et Destin, l'un des plus grands romans écrit sur la Seconde Guerre Mondiale, confisqué à son auteur en 1961. Une copie avait pu être transférée secrètement en Occident où le livre a été publié en 1980 en Suisse. Pour une juste cause constitue la première partie de Vie et Destin et a été publié, entre juillet et octobre 1952, dans la revue Novy Mir. Il me semblait plus juste de commencer par le commencement et de lire d'abord le roman de la bataille de Stalingrad, même si Soljenitsyne considère qu'il s'agit d'un roman stalinien tandis que d'autres préfèrent le comparer au Guerre et paix de Tolstoï.

Correspondant de guerre, Vassili Grossman assiste aux combats. Son fils aîné est tué sur le front, sa mère meurt dans un ghetto...

Au début du livre, nous sommes le 29 avril 1942 et Benito Mussolini s’apprête à rencontrer Hitler à Klessheim, l'ancien château des princes-archevêques. Au fil du roman, l'auteur fera ainsi plusieurs excursions chez l'ennemi et même chez le premier d'entre eux, Hitler, qu'il décrit de manière saisissante. Il profite de la visite du dictateur fasciste pour brosser le tableau d'une Europe (et d'une Afrique) dans laquelle "les empires fascistes" ont, depuis sept ans, étendu leur pouvoir (les Italiens sont en Afrique depuis 1936).

Lorsque Vassili Grossman évoque "la construction de la société soviétique", il prend certes des accents "réalistes-socialistes" mais au moins est-il sincère : ...l'alphabétisation complète du peuple, (...) les nouvelles villes surgies sur la carte (...) L'ouvrier et le paysan étaient devenus les maîtres de la vie (...) la puissance soviétique dépassait celle de la Russie d'autrefois".

"Le 22 juin 1941 à l'aube les troupes régulières de l'armée allemande ont franchi la frontière et attaqué nos unités sur un front allant de la mer Baltique à la mer Noire...".

Quand Vavilov reçoit son ordre de convocation, il ne pense pas à ce qui l'attend mais à son travail au Kolkhoze qu'il n'a pas terminé et à tout ce qui lui reste à faire dans sa maison pour sa femme et sa fille...

A Stalignrad, en pleine guerre, Alexandra Chapochnikov organise une fête de famille "pour voir le visage d'un des siens avant qu'il la quitte pour une destination inconnue...". Tolia, son petit-fils de 18 ans, grand, large d'épaule, surnommé "poids lourd" doit rejoindre une division dans la réserve. Les Allemands marchent sur le Don, ils ont déjà parcouru l'Ukraine et la moité de la Russie mais ce sont de "faux géants" dont chacun des pas sur une terre hostile les dépouillent de leur vigueur...

Dmitri, le fils d'Alexandra, devenu malgré son jeune âge, responsable d'une branche d'industrie importante, a été arrêté en 1937, accusé de contact avec des comploteurs...Depuis elle vit dans l'espoir de voir l'affaire de Dmitri révisée.

Lorsqu'elle entend parler sa sœur aînée parler d'élan patriotique, Guénia lui répond qu'elle parle "des gens, on dirait qu'ils ont été mis au monde par des rédacteurs de journal et non par des femmes".

Quand, en ces temps troublés, il évoque la nature, VG se fait parfois lyrique : "Une étrange lumière, où le clair de lune se mêlait à l'aube du jour le plus long de l'année, avait envahi le ciel...Le contour de chaque feuille était net, comme ciselé dans de la pierre noire, et toute la masse des érables et des tilleuls se dessinait, ornement noir plat, sur un fond de ciel clair."

Pendant les mois d'été de 1942, l'état-major du front du Sud-Ouest se trouvait dans une permanente ébullition...Les troupes se retiraient à l'est en combattant, subissant des pertes et en faisant subir à l'ennemi...

En pratiquant une trouée au sud-est, l 'adversaire était condamné à rester passif sur les axes de Moscou, du centre et du Nord...au plus fort de la bataille de Stalingrad le commandement allemand n'oserait pas (faute de réserves) déplacer vers le sud les divisions occupées près de Moscou et de Léningrad...

Le colonel Novikov, qui connaissait déjà Guénia, la fille d'Alexandra, avant la guerre, fit de nombreux rapports au chef d'état-major. Il ne cessait de comparer les événements de cet été à ceux de l'été dernier et avait consacré toutes les forces de son esprit au problème de la défense active mobile. Pour lui la clef c'était "l'audacieuse guerre russe, la guerre de mouvement. Tout était là".

Strum, qui a été marié à Lioudmila, la sœur aînée de Guénia, "avait envie de créer un pont qui aurait relier ses recherches en théorie de la physique au travail noble et dur des millions d'ouvriers". Mais, pour l'heure, il est en partance pour Moscou. Même le vif soleil du matin était impuissant à embellir la dure réalité d'une gare en temps de guerre : on voyait des enfants dormir sur des sacs et des caisses, des vieillards mâcher lentement du pain, des femmes abruties par la fatigue et les pleurs d'enfants, des appelés avec leurs gros havresacs, des blessés aux visages blêmes, des soldats qui allaient rejoindre leur nouvelle unité...

Hitler avait triomphé de dix pays d'Europe occidentale presque sans effort...et d'immenses armées terrestres étaient concentrées à l'est de l'Europe...

Et au dessus de Moscou...les trajectoires des projectiles contre avions, ces fils de couleur entraînés par une invisible aiguille d'acier, avaient tracé dans le ciel des ornements vivants, rouges et verts.

Lorsque Strum se lance dans une description de l'hitlérisme, l'auteur pense-t-il déjà aux nombreux points communs entre ce régime et le stalinisme ? "Qui a transformé l'Europe en un camp de concentration ? Qui a fait périr des centaines de milliers de gens ?".

Les premiers coups de feu, ceux du 17 juillet 1942, inaugurèrent le début de la bataille défensive aux abords de Stalingrad...durant quelques jours, il y eut quelques affrontements sans conséquence entre les petites unités d'infanterie et de blindés envoyées en reconnaissance loin en avant et les avants-gardes allemandes...le reste de la troupe travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre à renforcer ses positions de défense...

Le 20 juillet les armées allemandes passèrent à l'offensive.

Le commissaire politique Krimov, qui a été marié à Guénia, pense que les fascistes ont décidé de briser l'unité soviétique en jouant sur la haine raciale et il se souvient de ses rencontres avec des communistes de plusieurs nationalités, à Moscou, près de la place Sapojkovskaïa. Parmi eux, un certain Thorez...

Tout près du domaine familial des Tolstoï, il songe à un livre dont la force était d'avoir créé la vérité suprême d'une guerre dont cent trente ans le séparaient (Guerre et Paix)...

Pourquoi l'Armée rouge avait-elle subi des défaites tragiques, terribles dans les premiers mois de la guerre ? Parce que les troupes soviétiques manquaient de chars, d'avions, de pièces d'artillerie et n'étaient pas préparées à l'idée d'une attaque de la part de l'Allemagne fasciste.

Mais on avait aussi organiser le déplacement de millions d'hommes et d'une grande masse d'équipements industriels des régions occidentales vers l'est...en une année, des centaines de nouvelles usines furent bâties dans les neiges de la Sibérie et de l'Oural...

Guénia se souvient que des camarades étrangers venaient leur rendre visite lorsqu'elle était encore avec Krimov...quand ils parlaient français, Guénia, qui connaissait cette langue depuis son enfance, écoutait attentivement, mais jamais ces récits et ces discussions ne l'avaient passionnée...

Que ce soit dans une gare...sur la banquise...ou même à la guerre, les hommes tentent toujours de s'installer confortablement, de se couvrir chaudement...ce penchant naturel ne va toujours à l'encontre des objectifs de la bataille...mais à d'autres moments, l'instinct de conservation évince tout le reste.

La guerre s'était rapprochée de Stalingrad ! Les téléphones sonnaient sans arrêt dans l'antichambre du comité du Parti...Le général Erémenko, commandant du front, fait le point sur la situation au front :

L'armée Nord de l'adversaire débouche sur la rive droite du Don. Il s'agit de la 6e armée, qui contient trois corps d'armées, douze divisions d'infanterie et des unités blindées. Il y a là la 79e division, la 100e et la 295e, de vieilles connaissances. En plus, dans la 6e armée il y a deux divisions blindées et deux divisions d'infanterie portée. C'est le colonel-général Von Paulus qui dirige tout ça. A ce jour, il compte à son actif plus de succès que moi, je n'ai pas besoin de vous faire un dessin. Cela c'est du côté nord et ouest. Au sud-ouest il y a un groupe d'armées qui tente une percée depuis Kotelnikov. Ce n'est plus de l'infanterie, c'est une armée de chars, soutenue par le 4e corps d'armée et par des Roumains...Hitler aurait dit que le 25 août il serait à Stalingrad...des divisions nous en avons et des munitions aussi, Stalingrad ne se rendra pas.

Le 10 septembre, les Allemands donnent l'assaut général avec plus de cent mille hommes, cinq cents chars, près de mille cinq cent pièces d'artillerie, mille avions.

Le fracas des bombes ébranlait le QG du général Tchouïkov dès le petit matin...par moments cet abri étriqué rappelait la cabine d'un bateau qui tangue...le bourdonnement continu, plaintif et tenace...ce bruit vous oppressait la nuque, vous égratignait le cerveau, brouillait la vue, brûlait la peau. Il pénétrait dans vos entrailles, entravait la respiration et le rythme cardiaque. Ce n'était pas qu'un bruit : le tremblement fiévreux de la terre, de la terre, du bois s'y mêlait.

Les fourmis, les hannetons, les guêpes, les grillons et les araignées qui habitaient les steppes environnantes ne purent ignorer la bataille : la terre creusée de trous et de galeries tremblait jour et nuit, secouée jusque dans ses tréfonds. Les musaraignes, les lièvres, les zizels mirent plusieurs jours à s'adapter à l'odeur de suie, à la nouvelle couleur du ciel, au tremblement du sol, à la chute de mottes de glaise dans leurs terriers...

Offensive des armées soviétiques au nord-ouest de la ville, concentration de l'artillerie lourde sur la rive gauche de la Volga, combats acharnés dans les faubourgs et au centre de la ville, arrivée de nouvelles divisions sur la rive droite ...Stalingrad ne se rendra pas...

Tag(s) : #Journal de lecture

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